Littérature des 5 continents : AsieKazakhstan

Les cendres de l’été

Abdéjamil Nourpeissov

(Krouchenie, 1967)
Traduction : Iouri Kazakov, Lily Denis.   Langue d’origine : Kazakh
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

1918, la guerre civile russe affronte l’armée rouge des bolcheviques révolutionnaires avec l’armée blanche qui rassemble les dernières forces fidèles au tsar. Elamàn, ancien pécheur Kazakh, est devenu un officier respecté de l’armée rouge, mais ce colosse fort et grand, rougit comme un gamin quand il se trouve face à son ancienne femme Akbala, qui l’intimide même après des années. Elamàn propose aux générales russes de recruter les pêcheurs de la mer d’Aral pour rassembler plus des forces qui rejoignent l’armée révolutionnaire russe. Dans des endroits reculés de l’Asie, Elamàn se trouvera face à l’armée blanche et sera contraint de s’infiltrer.

Guerre et paix sans paix :

‘Les cendres de l’été’ (1967), très beau roman du maître des lettres kazakhes, est le dernier volet du triptyque ‘Par la sueur et par le sang’, qui avait commencé par ‘Le Crépuscule’ (1961) et continué par ‘La saison des épreuves’ (1964). La série retrace la vie de la communauté Kazakhe dans les bords de la mer d’Aral dès l’éveil des premières insurrections aux alentours de 1914 jusqu’à la bataille de la mer d’Aral en 1918 qui marquera la fin de la guerre civile russe.

Même si on présente la série comme trois volumes qui peuvent se lire de façon indépendante, je ne le recommanderai sans doute pas. Dans l’impossibilité de me procurer les deux premiers volumes, je n’ai eu d’autre choix que plonger directement sur le troisième : la lecture de ‘Les cendres de l’été’ peut devenir complexe par moments car il faut combler pas mal de trous dans la narration. Notamment le passé d’Elamàn en tant que pêcher de la mer d’Aral, son mariage malheureux avec l’indomptable Abkala dont il semble être toujours amoureux, et puis il y a pas mal de personnages secondaires qui vont revenir dans ce troisième volume.

Les deux armées sont traitées avec le même égard chez Nourpeissov, il n’y a pas ni des gentils ni des méchants, il y a que la futilité de l’humain et l’absurde de la guerre. Le récit alterne des parties au sein de l’armée rouge avec quelques séquences moins nombreuses dans l’armée blanche, et parfois j’ai peiné à savoir si j’étais parmi les uns ou les autres, ce qui est pourtant crucial pour le déroulement de l’histoire. Oui, on peut le lire indépendamment mais c’est forcément plus laborieux. Ce serait beaucoup plus facile et intéressant de le lire dans l’ordre chronologique, si toutefois vous arrivez à vous procurez les premiers volumes, ce qui n’est pas gagné. (EDIT : Par miracle, j’ai réussi à trouver le premier volume ‘Le crépuscule’ dans une vieux bouquiniste de Lille !)

C’est un roman de guerre : une bonne partie de son récit se développe dans les tentes et les yourtes des officiers des armées rouges et blanches, qui préparent et décident les mouvements stratégiques des affrontements. Malgré que leur publication soit séparé par plus de 100 ans, c’est assez similaire aux chapitres de guerre dans ‘Guerre et paix’ de Tolstoï, sauf qu’ici on n’aura pas des chapitres alternés avec des Natachas ou des princesses Kouragine pour équilibrer la narration. C’est superbement écrit mais c’est quand même un roman à très fort composant masculin, qui parle énormément des hommes, de la virilité et de la guerre. Plusieurs personnages des deux armées existèrent vraiment, comme Doutouv ou l’amiral Koltchak.

Parenthèse historique : A partir de 1917, la guerre civile russe affronte l’armée rouge des bolcheviques révolutionnaires sous Lénine, avec l’armée blanche qui rassemble les dernières forces fidèles au tsar, avec quelques alliés qui veulent s’affranchir de l’autorité rouge. Après la répression violente des premiers soulèvements en 1914 et 1915, la plupart de Kazakhs semble s’aligner côté rouge, séduits par l’élan de liberté qui promettent les bolcheviques. L’intervention des forces tchèques le long du chemin de fer, couplée avec l’organisation des forces blanches autour du général Koltchak en Sibérie, va déséquilibrer le combat et permettre à l’armée blanche de contrôler une bonne partie de la région autonome d’Alash, futur Kazakhstan. Les insurrections dans les deux camps, la famine, la réquisition de nourriture, le recrutement chaotique des soldats, et l’effondrement de l’économie locale vont compliquer la stabilité des deux armées. C’est dans ce contexte convulse qui se déroule ‘Les cendres de l’été’.

Baigné dans l’immensité des paysages de la steppe, ‘Les cendres de l’été’ est un très beau roman à condition que vous soyez intéressées par le sujet. Visiblement très inspiré de Tolstoï, ce récit de guerre est imbu d’une profonde philosophie sur le bien et le mal, et réfléchit sur la capacité de l’être humain pour semer la graine de sa propre autodestruction.

Le titre original ‘Krouchenie’ peut se traduire pour ‘L’effondrement’, qui serait un titre plus approprié que ‘Les cendres de l’été’, même si moins poétique. Le texte original a été traduit du Kazakh au russe par Iouri Kazakov, et puis du russe au français par Lily Denis.


Citations :

« Votre peuple a été trompé comme le nôtre. Le peuple ne sait pas que c’est là où il n’y a pas de liberté véritable que l’on crie le plus fort et le plus souvent son nom. »

 

« Il n’y avait plus de pays, plus d’État, rien que la racaille, la chiennerie. Demain, cette guenille innombrable prendra le pouvoir et gouvernera la Russie ! À quoi conduira-t-elle le pays ? Malheureuse Russie, quel sera ton avenir ? »

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