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Littérature Asie Vietnam Duong Thu Huong Les paradis aveugles

Les paradis aveugles

Duong Thu Huong

(Những thiên đươǹg mù, 1988)
Traduction :   Phan Huy Duong.   Langue d’origine : Vietnamien
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Hàng, jeune fille vietnamienne, travaille aux URSS dans une usine textile, suite à un programme d’échange de main d’œuvre mis en place par les autorités communistes. Hàng se rend en train à Moscou, au chevet de son oncle Chinh, gravement malade. Lors de ce voyage en train Hàng remémorera son dur passé au Vietnam. Lors de son enfance, l’arrivé du régime communiste et la subséquente réforme agraire mené par son oncle Chinh, provoquera la ruine dans les rizières de la région, le chaos et la pauvreté. La mère de Hàng, restera toujours proche de son frère Chinh, malgré son sens exagéré du devoir envers le communisme. Poussé jusqu’à ses retranchements les plus absurdes, Chinh provoquera une vague de douloureux évènements familiaux, dont la fuite du père de Hàng, appartenant à une famille de commerçants, donc toxiques pour ce nouveau régime qui prônait l’aube doré du prolétariat.

La face obscure du communisme :

‘Les paradis aveugles’  est une des premières œuvres de Duong Thu Huong, dans laquelle on voit déjà tous ses thèmes chers, la famille, le poids du passé, et notamment la face abjecte du régime communiste. L’oncle Chinh est un personnage sans nuances, assez caricatural, avec ses obsessions marxistes-léninistes et ses rêves de paradis communiste qui évidement ne se réaliseront jamais. « Votre oncle ressemble à un tas de gens que j’ai connu. Ils se sont épuisés à faire advenir le paradis sur terre. Mais leur intelligence était trop limitée ». C’est cet aveuglement de Chinh par la chimère du communisme qui donne le titre au roman.

Critique sans appel de ce régime que l’écrivaine subit en sa propre personne, le roman dépeint la corruption, les abus, la stupidité et l’arrogance du système, sans aucune retenue. Le livre est une clameur pour un changement du régime en vue à une ouverture démocratique, donc forcément ses problèmes avec les autorités vietnamiennes commencèrent aussitôt. Auparavant membre du parti communiste (et combattant dans la guerre du Vietnam du côté Nord), Duong se distancia de plus en plus des postulats communistes et ne cessa de critiquer ce régime autant dans ses livres (très populaires à l’époque en Vietnam), comme dans ses déclarations publiques. Elle fut emprisonnée pendant 8 mois en 1991, ses livres retirés de la vente et interdits (et ils le sont toujours au moment d’écrire ce billet). Depuis, ses romans s’éditent à l’étranger. Elle habite en France depuis 2006, plaidant toujours pour la démocratisation du système de gouvernement vietnamien.

Mais ‘Les paradis aveugles’ c’est beaucoup plus que ça, le sujet de liens familiaux est décrypté ici selon des multiples points de vue. La relation de la protagoniste Hàng avec sa mère est complexe, principalement par l’absence omniprésente du père. Les relations avec l’oncle et la tante, situés aux antipodes l’un de l’autre, mais unis par l’orgueil et la haine qui se professent, créeront toute la tension et dynamique dans ce roman, laissant notre protagoniste et sa mère dans un déchirement permanent entre ces deux univers irréconciliables.

Probablement le sujet qui m’a le plus intéressé du livre, traité avec beaucoup d’intelligence et finesse, est le penchant de la mère de Hàng pour oublier les énormes failles de son frère, l’oncle Chinh, se positionner de son côté et tout lui pardonner. À cause de lui, elle perd tout (mari, position, travail), mais elle restera toujours fidèle, par un sentiment de soumission qui peut être difficile à comprendre depuis une autre culture, mais qui est ici très richement expliqué et développé par l’écrivaine.

La description des paysages, villes et ambiances est très réussie, contrastant des tableaux bucoliques des rizières vietnamiennes avec la pauvreté menée par l’arrivée de communisme, ou encore la grisaille glaciale de la URSS. Dépaysement assuré aussi avec le naturalisme des références culinaires (Pour avoir visité ce beau pays, je ne peux que clamer haut et fort la qualité indéniable de sa cuisine).

Une certaine irrégularité de rythme, une structure par moments confuse, et un personnage central peu défini, peuvent nous donner la sensation d’un roman pas complètement abouti. Mais le charme de l’ambiance, la puissance de sa dénonciation et la sensibilité de l’écrivaine pour décrire ce drame familier méritent largement cette très agréable lecture, en attendant des œuvres majeures que l’autrice nous livra dans les années qui suivirent.


Citation :

« J’étais éberluée. J’ignorais en effet que ma mère possédât un tel sens de la repartie. Il est vrai que seul le premier mensonge coûte. Après, tout coule de source. »

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