Littérature des 5 continents : AsieLiban

Les vies de papier

Rabih Alameddine

(An unnecessary woman, 2014)
Traduction : Nicolas Richard. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Aaliya Saleh, vieille septuagénaire et ancienne libraire, habite seule depuis sa jeunesse, lorsque son mari l’avait répudié. Loin de regretter cette situation, Aaliya profite de sa vie solitaire. Elle fréquente très peu de monde et essaie d’éviter sa famille, qui la fatigue autre mesure. Entourée de ses livres, Aaliya a traversé les guerres et les conflits toute seule, tandis qu’elle s’occupe dans des projets de traduction à l’arabe d’œuvres clés de la littérature universelle, sans se soucier que son travail soit publié.

Une femme non nécessaire :

Un unnecesary woman’, traduit en français comme ‘Les vies de papier’, raconte la vie d’une femme solitaire avec une riche vie intérieur, qui préfère et de loin, la littérature au êtres humains. Même si Aaliya n’est pas une femme rude ou âpre, elle évite par la plupart le contact avec la société, préférant se concentrer sur la lecture, son travail dans une bibliothèque, ou ses projets de traduction. Elle sera finalement peu impactée par les conflits qui secouent le Liban le long des années. Même si le titre original anglais souligne le côté isolé de sa protagoniste, le titre Français appuie sur sa passion par la littérature. Ces deux concepts sont l’essence de l’histoire.

La narration se fait à la première personne, ce qui nous permet une introspection remarquable dans l’univers littéraire qui peuple la pensée de notre protagoniste. Le roman est donc traversé par des réflexions sur Dostoïevski, Faulkner, Sebald, Kafka ou Woolf, souvent des écrivains qui travaillent avec monologue intérieur. Même si le roman est très bellement écrit, j’ai eu à plusieurs reprises des doutes sur cette voix, qui personnellement sonnait, pas sûr par quelles raisons, comme quelque part ‘masculine’. La plupart d’auteurs cités sont des hommes, ce qui est peut-être compréhensible, vu que notre héroïne aime la littérature qui a cent ans ou plus. Mais, est-ce qu’une femme répudiée qui n’a pas le moindre intérêt ni par le mariage ni par l’univers masculin, pourrait avoir autant d’affinité personnelle avec des auteurs qui frisent le regard misogyne, comme Proust ou Pessoa ? Bien entendu, tout en reconnaissant que le côté outsider de ces auteurs épouse parfaitement le caractère de Aaliya. Mais quelque part cela me semble incongru, comme si Alameddine veut nos parler de ses auteurs favoris à lui, pas ceux d’Aaliya.

Cela, plus quelques longueurs ici et là, seraient les seuls bémols que je peux attribuer à ce roman, par ailleurs très beau. Il y a peu d’action, mais quand même la narration attirera l’intérêt du lecteur par le caractère singulier et résolument original du personnage principal, et l’humour irrésistible qui accompagne son mépris pour le côté prévisible et misérable de l’être humain.


Citation :

« Je me suis depuis bien longtemps abandonnée au plaisir aveugle de l’écrit. La littérature est mon bac à sable. J’y joue, j’y construis mes forts et mes châteaux, j’y passe un temps merveilleux. C’est le monde à l’extérieur de mon bac à sable qui me pose problème. Je me suis adaptée avec docilité, quoique de manière non conventionnelle, au monde visible, afin de pouvoir me retirer sans grands désagréments dans mon monde intérieur de livres. Pour filer cette métamorphose sableuse, si la littérature est mon bac à sable, alors le monde réel est mon sablier- un sablier qui s’écoule grain par grain. »

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