(House of doors, 2023)
Traduction : Philippe Giraudon. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Penang, colonie britannique en Malaisie, 1921. Leslie et Robert Hamlyn reçoivent l’écrivain William Sommerset Maugham, ancien copain de l’armée de Robert, pour un séjour de deux semaines. Maugham se présente avec son secrétaire Gerald, un homme beaucoup plus jeune que lui, qui est aussi son amant. Avec les jours Leslie commence à se confier à l’écrivain et lui expliquer les secrets de ce qui lui est arrivé une dizaine d’années auparavant. Le récit de Leslie jongle avec le jugement de son amie Ethel Proudlock par meurtre, la visite du révolutionnaire chinois Sun Yat-sen, les soucis de son mariage, et une étrange maison pleine de portes…
Secrets, mensonges et non-dits dans la colonie britannique :
Comme à l’habitude de son écrivain, ‘La maison des portes’ propose une narration très envoutante et atmosphérique, et tisse un portrait impitoyable de la société de la petite colonie britannique du sud-est asiatique dans la première moitié du XXe siècle. Le récit souligne au passage leur classisme, petitesse et mesquine hypocrisie, chacun s’endossant un faux costume pour décevoir les autres au besoin. Avec classe et élégance littéraires le malaisien Tan Twan Eng signe un roman inspiré de E.M. Foster ou de Maugham lui-même, auteurs classiques qui critiquaient l’Angleterre coloniale avec finesse, tout en soulignant le coté noble des peuples exploités par la couronne. Cette ambiance de cocktails et réceptions en bord de mer, des milliers de serviteurs et de déplacements en rickshaws, ne fait que placer le contexte social, le cloisonnement et le contraste entre cultures au cœur du récit.
À chaque chapitre le récit alterne entre deux lignes narratives : celle de William Sommerset Maugham, racontée à la troisième personne par un narrateur omniscient ; et puis celle de Leslie, narrée à la première personne par elle-même autant dans le présent que dans le passé. Ce procédé singulier fonctionne à mon sens de façon merveilleuse : tandis que les vraies émotions de Maugham resteront dans la discrétion de sa personnalité très britannique, la remarquable introspection psychologique dans le personnage de Leslie Hamlyn sera un des atouts du roman. L’ensemble s’entremêle avec des épisodes historiques comme la présence de révolutionnaires Chinois, ou l’affaire véridique d’Ethel Proudlock, protagoniste de ‘La lettre’, une des nouvelles le plus populaires de Sommerset Maugham, que lui-même adapta au théâtre.
‘La maison des portes’ est un roman splendide, où tous les personnages auront un ou plusieurs secrets à cacher. Avec une plume experte Tan Twan Eng va décortiquer par petites doses tous ces énigmes et les imbriquer dans l’intrigue, évitant soigneusement tout jugement des failles des personnages principaux. Sans spoiler, Leslie remontera les fils des souvenirs pour faire la lumière sur le passé de son mariage et exorciser les non-dits qui auront marqué sa vie. Son mari Robert, même si participe dans l’histoire d’une façon plus secondaire, prendra par moments le centre de la narration, mais de façon toujours indirecte.
Dans l’autre ligne narrative, Maugham, écrivain au sommet de sa gloire, essaie aussi de cacher ses soucis d’argent de peur que son jeune amant le quitte, tout en sachant que leur vie cachée menace de leur exploser en pleine figure, maintenant que le scandaleux procès d’Oscar Wilde en Angleterre a plongé tous les homosexuels britanniques dans la peur de la dénonciation. La couverture que lui propose sa femme Syrie risque de voler en éclats aussi, car la jeune femme ne supporte plus ni le manque d’attention ni les incartades de l’écrivain. Bref, un bon mélodrame, rempli de secrets, mensonges et non-dits.
Le style raffiné et subtile de Tan Twan Eng pourrait sembler trop contemplatif à certains lecteurs, mais dans ce roman l’écrivain malais propose un récit plein de rebondissements, plus ou moins attendus, qui dynamisent la narration et vont sans doute accrocher une bonne partie des lecteurs. Surtout ceux qui apprécient l’œuvre de l’écrivain Sommerset Maugham, car pas seulement l’écrivain britannique en est un des protagonistes, mais son esprit littéraire en est très présent. Effectivement, le style narratif, l’élégance avec laquelle les sentiments sont exposés, et l’ambiance colonial asiatique du roman sont très proches de l’œuvre de l’écrivain anglais, notamment de son roman ‘The painted veil’ (‘La passe dangereuse‘), du recueil de nouvelles ‘The trembling of a leaf’ (‘L’archipel aux sirènes’), œuvres mentionnées dans le roman, et surtout d’un autre recueil, ‘The casuarina tree’ (‘Le sortilège malais’), qui jouera un rôle clé dans la narration.
Roman magnifique et fascinant, totalement recommandable, et à mon sens encore plus brillant que ‘Le jardin des brumes du soir’, l’œuvre la plus réputée de l’écrivain malais.
Citation :
« Je réalisai que ce qui soutient un mariage, ce qui le fait avancer année après année, étaient les choses qu’on a laissés sans dire, les vérités qu’on avait envie de crier mais qu’on a repoussées dans nos gorges, retenues dans les profondes et sombres chambres de nos cœurs. » (Traduction improvisée)








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