Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AsieIran

Quand s’illumine le prunier sauvage

Shokoofeh Azar

(اشراق درخت گوجه سبز / The Enlightenment of the Greengage Tree, 2017)
Traduction : Muriel Sapati. Langue d’origine : Farsi/Anglais
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Fuyant la révolution islamique de 1979 qui a bousculé tout leur univers, la famille de Hushang et Roza déménage vers le petit village de Razan, dans une région reculée de l’Iran, au pied des montagnes de Mazandaran. Ils espèrent vivre plus tranquilles que à la capitale Téhéran, sauf que les ombres qui se cernent sur l’Iran ne vont pas tarder à les rattraper et les fantômes du passé reviennent, littéralement.

García Márquez en Iran :

Récit fascinant même si un peu chaotique dans sa structure, qui mélange événements réels avec l’irréel et le féérique, clairement dans le sillage du réalisme magique popularisé par des auteurs sud-américains comme Gabriel García Márquez. Si le style de l’écrivain colombien ne vous séduit pas, il y a peu des chances que vous soyez subjugué par ce roman.

Immiscés dans l’histoire de cette famille, on trouvera des événements réels reliés à l’histoire d’Iran, comme la révolution islamique de 1979 et la répression qui s’en suivit, la guerre avec l’Irak de Houssein, et les exécutions des prisonniers politiques de 1988. Aussi le livre fait des références au passé persan au 7ème siècle, avant l’arrivée des musulmans, et la survie de la religion Zoroastrienne alors prépondérante. Mais petit à petit le ton du roman devient de plus en plus fantastique, et les éléments magiques prennent de plus en plus d’ampleur, ce qui peut dérouter certains lecteurs, car en plus de cela, le récit fait des allers-retours dans le temps pour retracer la destinée de certains membres de la famille. C’est important de ne pas vous laisser spoiler en lisant trop sur ce livre car certains rebondissements sont mieux sentis si on ne connait rien de l’intrigue.

Donc, des situations réelles comme la montée au pouvoir de l’Ayatollah Khomeini en guide suprême, vont dériver dans l’univers onirique du livre, en nous montrant Khomeini vieillissant dans son palace rempli de miroirs. C’est un chapitre ubuesque qui préfigure les éléments encore plus fantastiques qui vont arriver. Djinns, fantômes, sirènes, libellules magiques, et plein d’éléments mythiques du folklore persan remplissent ce livre en lui donnant par moments, une aura de légende mythologique, dans laquelle la mort et la vie se mélangent sans cesse. L’univers foisonnant du livre est très créatif et original, les personnages sont fabuleux dans tous les sens du terme, et l’unique critique que je peux lui faire est de souligner un certain désordre structurel, dans lequel les dérives créatives ne seraient pas toujours parfaitement intégrées dans la structure basique de l’histoire.

Le sujet central semble être celui de la famille, mais dans un roman si baroque comme celui-là, préparez-vous à être emportés dans plusieurs directions différentes. Le résultat final est pour moi une fantastique réussite et j’attends encore des meilleurs romans de son autrice. Shokofeeh Azar, journaliste poursuivie par le régime par ses articles qui dénonçaient les abus des droits de l’homme dans le régime des Ayatollahs, opta pour s’en fuir du pays et s’exila en Australie, pays où elle obtint l’asile politique en 2011.

Même si le livre fut écrit en Farsi, la première version publiée (en Australie en 2017) fut la version anglaise, dont le traducteur reste anonyme, et à partir de laquelle la traduction française a été effectuée. Le roman fut finaliste de l’international Booker prize en 2020.


Citation :

« Si nous yeux s’habituent à voir de la violence dans les rues et sur les places publiques, ils s’accoutumeront de plus en plus facilement. Petit à petit, nous deviendrons nos propres ennemis, ceux mêmes qui propagent la violence, (…) »

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