Littérature des 5 continents : AsieCorée du Sud

S’aimer dans la grande ville

Park Sang-Young

(대도시의 사랑법, 2019)
Traduction : Pierre Bisiou, Kyungran Choi. Langue d’origine : Coréen
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Séoul, années 2010. Young est jeune homme étudiant homosexuel qui essaie de vivre pleinement sa vie, grâce à l’alibi idéal fourni par sa copine Jae-hee, une jeune femme qui, comme lui, aime croquer la nuit et les garçons à plein dents. Lorsque Jae-hee annonce son mariage, Young réalise qu’il devrait peut-être trouver un homme avec qui entretenir une relation stable. Le jeune homme s’est lassé des rapports sans lendemain qu’il enchaine nuit après nuit, tandis qu’il doit entendre sa mère gravement malade lui insister pour qu’il se marie. Avec toute cette pression sociale, sa recherche de l’amour dans l’énorme ville sera accompagnée de quelques angoisses et déceptions, surtout que Young est atteint d’une maladie stigmatisante. Un mal qu’il appelle Kylie.

Normal People à Séoul :

Simple mais beau roman, sans doute avec une forte base autobiographique, qui décrypte la jeunesse coréenne et sa soif de liberté, face à la pression d’une société qui reste toujours très traditionaliste et conservatrice. Malgré les avancées en matière d’émancipation de la femme et de la communauté LGBTQ+, les attentes de la société coréenne restent très marquées : les femmes sont soumises à une énorme pression pour consolider leur meilleur mariage possible et les jeunes LGBTQ+ sont condamnés à vivre dans l’anonymat, jamais montrant en public le moindre geste d’affection avec leurs partenaires. 

Succès colossaux en Corée, assez surprenante pour un livre assez introspectif et presque sans action, centré sur un personnage gay séropositif qui apprend à vivre sa vie sans pudeur. Mais son rapport avec les hommes reste mitigé : Tandis que son premier amant régulier lui proposera une relation toxique marqué par le dégout de soi et par le besoin de se cacher en permanence, Young trouvera plus tard une relation plus lumineuse, qui lui permettra de se sentir en paix avec soi-même. Mais jusqu’à quand ?

Un livre délicat, beau et sensible, dans une ligne très similaire à celle de l’autrice irlandaise Sally Rooney, autrice de ‘Normal People’. Comme pour Rooney, si vous n’êtes pas intéressés par la jeunesse actuelle, ses inquiétudes et ses angoisses, il y a fortes chances que vous trouviez ce roman inintéressant et boring.

Attention à la traduction française, qui décode comme elle peut les codes très stricts de la société coréenne : Des amants qui se vouvoient ? le jeune qui appelle ‘grand-frère’ le plus âgé ? Dans la strictement codée société coréenne, un homme plus jeune ne tutoiera pas et n’appellera jamais par son prénom un homme plus âgé, peu importe s’ils partagent le lit. Au lieu de cet étrange ‘grand frère’, on aurait peut-être pu laisser Hyeong, le terme original de respect vers l’ainé ? Bref, c’est un complexe dilemme entre le français et ses codes, et le rapport entre la langue et la culture coréenne, remplie de formules de respect peu connues en occident.

La structure n’est pas forcement solide, et ses quatre longs chapitres pourraient s’assimiler à quatre nouvelles séparées, centrées sur le même personnage, mais chacune gardant ses propres objectifs narratifs. Par exemple la première se centre sur l’amitié de Young avec JaeHee, sauf que, finie la première partie, la jeune femme disparaitra presque entièrement de la narration. Malgré ces irrégularités, j’ai trouvé ‘S’aimer dans la grande ville’ très beau et touchant.


Citation :

« Moi, avec mon côté mauvais perdant, ou même juste mené par mes propres vices, je me saoulais chaque jour et couchais chaque nuit avec un nouveau mec. Lorsqu’au matin, les cheveux en bataille, je quittais les motels du quartier de Jongno, c’était avec la conscience renouvelée d’une vérité absolue : le monde était peuplé de gens solitaires. »

0 Comments

Submit a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Vous pourriez aussi aimer

L’affaire des briques américaines

L’affaire des briques américaines

Lan Yunus, un artisan briquetier, rentre à la maison passablement éméchée. En guise de surprise, il montre à son fils adolescent une fabuleuse brique qu’il a trouvé dans un village voisin. Le fils fait semblant de trouver cela banale et de préférer les briques artisanales de son père, sauf qu’il connait parfaitement l’origine de cette remarquable brique : Elle se ressemble à celles que Hal Rogers, un américain représentant d’une carrière, avait présentées…

read more
La Maison des Portes

La Maison des Portes

Penang, colonie britannique en Malaisie, 1921. Leslie et Robert Hamlyn reçoivent l’écrivain William Sommerset Maugham, ancien copain de l’armée de Robert, pour un séjour de deux semaines. Maugham se présente avec son secrétaire Gerald, un homme beaucoup plus jeune que lui, qui est aussi son amant. Avec les jours Leslie commence à se confier à l’écrivain et lui expliquer les secrets de ce qui lui est arrivé une dizaine d’années auparavant.

read more
Triste Vie

Triste Vie

Chine, années 80. Levé à l’aube dans son maigre appartement en banlieue d’une grande métropole, la journée de l’ouvrier Yin jihaou s’enchaine avec son lot de malheur et difficultés. Sous les invectives de sa femme qui le reproche de ne pas avoir su trouver un logement plus convenable, Yin se presse à commencer un long périple dans les transports publics (bus, bateau) pour déposer son fils de quatre ans à la garderie, avant d’entamer une dure journée de labeur…

read more
La tante qui ne voulait pas mourir

La tante qui ne voulait pas mourir

Malgré sa caste inférieure et l’opposition de la famille du fiancé, Somlata épouse par amour un homme riche, et rejoint la maison de la famille, où trône avec main de fer la grand-tante Pishima, une vielle dame étrange et autoritaire. L’économie de la famille vacille et la maisonnée commence à perdre de l’argent. Somlata devra convaincre son mari de monter un négoce pour pouvoir se maintenir à flot.

read more