Littérature des 5 continents : Asie・Birmanie
Littérature Asie Birmanie Nu Nu Yi Smile as they bow

Smile as they bow

Nu Nu Yi

(Titre original manquant, 1994)
Traduction (anglaise) : Alfred Birnbaum, Thi thi Aye. Langue d’origine : Birman
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Chaque année, le long d’une semaine d’Août, le village de Taungbyon célèbre les festivités en honneur des Nats, des esprits de deux jeunes frères décédés tragiquement. Le flamboyant gay et travesti Daisy Bond est un/une Natkadaw, un medium que danse et contacte avec les esprits en faisant des prédictions sur le futur. Lors de les 7 jours de festival, Daisy, à l’approche de la soixantaine, vit avec son amant Min Min, un jeune homme 30 plus jeune que lui, qu’il avait acheté quand Min était un adolescent dans la misère. Daisy l’aime d’un amour passionnel et fusionnel, sauf que Min n’est plus sous son emprise, et pire, il semble attiré par des femmes. Les crises de jalousie de Daisy risquent de faire éclater leur fragile équilibre.

Drama Queen au festival :

Je n’ai pas trouvé le titre original de ce roman birman nulle part, et il n’y a pas de traduction française à ma connaissance. ‘Smile as they bow’, titre de la traduction anglaise, est un des premiers romans birmans à être exporté internationalement. L’histoire est simple mais bien structurée, les personnages sont très hauts en couleurs et marquants, le cadre est fascinant et unique. C’est un roman très sympathique, sans forcément beaucoup de prétentions stylistiques, mais que fonctionne de façon efficace, produisant un dépaysement assuré.

Le roman se déroule lors des sept jours du festival annuel dédié aux Nats (Esprits) dans le village de Taungbyon, aux alentours de Mandalay. Les esprits ramènent prospérité et réussite à ceux qui prient et suivent les rituels, et font et défont le bien et le mal selon la générosité des offrandes des visiteurs des temples. Les Nat-kadaw, fiancées des esprits, exercent des mediums et invoquent les esprits par des danses et des chants, dans lesquelles elles rentrent en trance, virevoltent et exécutent des performances rituelles très exubérantes. Ces rôles très théâtraux sont attribués à des femmes, ou plus souvent à des hommes gays qui se travestissent. Le festival ramène des authentiques foules au village et les enjeux économiques pour la paupérisé population birmane, sont majeurs.

C’est dans ce cadre assez particulier que le roman se déroule, chaque chapitre ayant lieu un jour précis du festival. Les rituels sont différents chaque jour et le récit navigue dans cette progression avec un dépaysement absolu. C’est un univers traditionnel fascinant qui se déploie devant le lecteur, décrit avec détail, sensibilité et respect. Ces festivités font partie intégrale de l’intrigue du récit.

L’entrée en matière est assez polyphonique (et parfois chaotique), offrant une multiplicité des points de vue des personnages qui assistent les premiers jours : Une vieille délaissé par sa famille, un pickpocket en cherche de victimes, une riche madame qui prie chaque année pour empêcher son mari de lui être infidèle… Petit à petit, ces personnages secondaires du récit cèdent la place aux personnages principaux du drame (ou comédie selon, car Daisy est tellement drama queen que son côté tragique est parfois irrésistiblement drôle).

La figure centrale de ce court roman est U Ba Si, connu plutôt comme Daisy Bond (en hommage à James Bond, par ses capacités à s’évader des raids policiers), un/une Nat-kadaw réputé/réputée qui exécute ses performances rituelles depuis des années. Des années auparavant, Daisy acheta un jeune enfant en le sortant de la misère mais en le plaçant dans un rôle servile très subordonné. Le garçon, Min Min, avec le temps finira pour gérer tout ce qui entoure le/la Nat-Kadaw, deviendra son assistant personnel, et aussi son amant. Tandis que Daisy est fou/folle amoureux de Min, Min voit Daisy plutôt comme une figure maternelle ou un grand frère. Il se plie aux désirs de Daisy plutôt pour lui remercier d’être son sauveteur, que par une attraction quiconque, car Min semble être plus intéressé par les femmes. Cela déclenche la foudre de Daisy, qui, à l’approche de la soixantaine, est en pleine crise d’estime de soi. Avec le stress de festival qui bat son plein, et la légendaire jalousie de Daisy, le cadre est servi pour l’éclatement du conflit dans ce couple atypique.

Derrière ce mélodrame sentimental, le livre nous montre un fatalisme très bouddhiste. Dans une société fortement plongée dans la misère, la menace de se trouver à mendier dans la rue trahit toute expectative ou sentiment noble. La débrouillardise et le calcul font partie intégrante des équilibres instables qui gèrent ce complexe univers. Ces éléments fortement détonants sont traités d’une façon très assumée et intelligente, dans un simple et court roman très dépaysant et agréable à lire.


Citation :

« Souriez lorsqu’elle fait sa révérence, riez lorsqu’elle se met à genoux. »

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