Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AsieTurquie

Soufi mon amour

Elif Shafak

(The forty rules of love, 2009)
Traduction :   Dominique Letellier.   Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Ella Rubinstein est une femme au foyer juive, marié et avec trois enfants, dont le bonheur semble apparent, maison avec chien et jardin dans la banlieue bourgeoise de Massachussetts inclus. Elle ignore habillement les infidélités de son mari et conseille à sa fille Jeanette de pas se marier trop tôt, car pour Ella l’amour est un engagement, pas une passion éphémère. Ella a un nouveau travail dans une maison d’édition de livres, rédigeant des notes sur des romans en vue à évaluer leur future publication. Son premier travail, la lecture de « Doux blasphème », premier ouvrage de Aziz Z. Zahara, un homme soufi qui habite à Amsterdam, va bouleverser complètement la vie rangée de Ella.

En parallèle à la vie d’Ella, « Doux blasphème » nous plonge dans une ville turque au treizième siècle, et le manuscrit raconte la rencontre entre le fameux poète Rûmi et le derviche soufi Shams de Tabriz, qui sera son ami et mentor, même au prix de bouleverser complètement l’équilibre autour de sa vie.

Scènes parallèles imbriquées mais séparées par des siècles :

Énorme succès en librairie dans le monde entier, en nettement en Turquie, pays duquel Shafak a été maintes fois écartée par des prises de position qui dérangent, ‘Soufi, mon amour’ (étrange traduction de ‘The 40 rules of love’) est un roman très intéressant, notamment par sa solide structure, qui combine habilement deux histoires (presque deux romans) avec structure dramatique similaire, en les présentant en parallèle, malgré les sept siècles qui les séparent. L’histoire de la fascination d’Ella par Aziz, un fascinant écrivain soufi inconnu, va se voir imbriquée dans celle du professeur Rûmi au XIIIe siècle, dont la vie rangée va être aussi bouleversé par l’arrivée d’un derviche errant soufi appelé Shams de Tabriz.

Ella/Rümi mènent des vies respectés et ordonnées, avec une vie de famille idéale et une réussite sociale complète. L’irruption de Aziz/Shams dans leur vie va apporter, par le biais du soufisme, un apaisement intérieur, une spiritualité très épurée, qui cependant va être très mal comprise par leurs entourages respectifs, et dans les deux cas produire des basculements majeurs. L’effet miroir entre les deux histoires, malgré les siècles qui les séparent, fait cible, même si l’histoire de Rümi et Shams, deux hommes intellectuels, n’est pas décrite comme une passion amoureuse, comme c’est pourtant le cas entre Ella et Aziz. Cette comparaison rajoute une couche d’ambiguïté à la relation entre Rümi et Shams, car ces deux hommes ont un attachement très similaire à celui d’un vrai couple d’amoureux. Cette relation intellectuel, platonique, presque exclusive, soulèvera la jalousie et la méfiance autour d’eux.

L’histoire d’Ella, cette femme au foyer qui n’en peut plus de sa vie rangée, sera narrée à la troisième personne (Sauf les e-mails échangés avec Aziz), tandis que l’histoire de Rümi et Shams est narrée sur plusieurs courts chapitres, chacun centré sur un des témoins de l’histoire, qui raconte l’épisode à la première personne. Qu’il soit un prostitué, un des fils de Rümi, sa femme, un professeur, un vagabond ou les protagonistes eux-mêmes, la narration gardera toujours ce côté polyphonique porté par la multiplicité de narrateurs.

Pour ceux qui, comme moi, ne connaissent guère du soufisme ni de l’histoire vraie de Rümi et Shams de Tabriz, le livre fourni l’information nécessaire pour comprendre les enjeux historiques, mais c’est intéressant de se documenter sur le soufisme, terme qui désigne le souhait d’élévation spirituelle dans l’islam, à travers des pratiques mystiques (comme la très connue danse des derviches tourneurs).

Roman sur la spiritualité, la pureté des sentiments et sur l’amour au sens large du terme (fraternel, spirituel, amical, familial, passionné, charnel…), critique subtile d’une certaine forme de religion basée sur les apparences, ‘The forty rules of love’ est un livre surprenant et riche. Avec très peu d’action, et un côté spirituel et philosophique assez marqué, il réussit à éviter le côté barbant et perché, pour composer un récit simple et très agréable à lire, qui nous plonge habilement dans une belle réflexion sur le vrai sens de l’amour.


Citation :

« Il a toujours été ainsi. Quand tu disais la vérité, ils te détestaient. Le plus que tu parlais d’amour, le plus ils te détestaient. »

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