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Littérature des 5 continents : AsiePalestine

Tout ce qui vous est resté

Ghassan Kanafani

(Ma Tabaqqah Lakum, 1966)
Traduction :   Mohamed Radi.   Langue d’origine : Arabe
⭐⭐

Ce que raconte cette novella :

Palestine. Maryam et son frère Hamed ont perdu leur père dans la guerre et ils ont vu leur mère contrainte de rester en Jordanie par l’occupation de Gaza. Désobéissant une promesse faite à leur père, de ne jamais se marier avant que les territoires occupés no soient libérés, Maryam finit pour devenir la deuxième épouse de Zakaria, homme détesté par son frère, qui a déjà cinq enfants et s’est fait une réputation de collaborateur avec les miliciens sionistes.

Hamid, déçu que sa sœur ait trahi la promesse faite à leur père pour marier un tel ‘fumier’, décide de traverser le désert pour rejoindre la Jordanie et essayer de trouver sa mère. Lors de cette épopée à travers du désert Hamid va se confronter à sa propre quête de libération, et son souhait de laisser le passé en arrière.

Quête de libération opaque :

À l’époque d’écriture de ce roman, Kanafani préparait la refondation du mouvement de la cause palestinienne dans le FPLP (Front populaire de libération palestinien), dont il fut le porte-parole dès 1967 jusqu’à son assassinat en 1972. Il en rédigea le programme politique, en proposant une approximation du mouvement au communisme marxiste-léniniste. La cause palestinienne est au centre de son combat politique, mais aussi prend part centrale dans toute son œuvre littéraire. ‘Tout ce qui vous est resté’ n’est pas exception, même si le ton du roman n’est absolument pas réaliste, mais plutôt étrange et même onirique par moments.

Autant le dire de suite, ce court roman (ou novella selon, elle a 71 pages) n’est pas pour tout le monde. Assez complexe et impénétrable, le roman exhibe un ton volontairement changeant et rempli de métaphores (Le désert, l’horloge), qui peut faire décrocher des lecteurs non avertis. Sous un ton assez irréel et confus, Kanafani propose toute une réflexion sur une double quête de libération : D’abord celle du peuple Palestinien, opprimé par l’envahisseur Israël ; et puis une quête plus intérieure, celle de notre héros Hamed, à la recherche de sa propre libération, dans un essai de s’affranchir de son passé, et rejoindre l’exil en Jordanie.

Dans l’introduction, Kanafani nous met en garde du ton assez opaque du roman :

« Comme on le verra dès le départ, les cinq personnages de ce roman, Hamed, Maryam, Zakaria, l’Horloge et le Désert, n’évoluent pas selon des lignes parallèles ou opposées. Dans ce roman, nous trouvons à la place une série de lignes entrecroisées qui se rejoignent parfois de telle manière qu’elles semblent ne former que deux brins et pas plus. »

Effectivement la narration se croise entre les récits des différents personnages, restant presque toujours à la première personne. Les changements de perspective sont durs à déceler, car souvent on ne comprend pas ‘qui nous raconte quoi’ jusqu’à bien entrée dans le paragraphe. Pour faciliter la tâche, Kanafani alterne texte en gras et texte standard pour souligner chaque changement de perspective. C’est complexe, mais on finit par s’habituer, surtout que petit à petit le récit converge vers deux lignes narratives en alternance, celles du frère et de la sœur.

Le désert est un personnage à part entière qui parle, ressent, agit et s’exprime à la première personne, la portée symbolique de l’horloge ne laisse aucun doute, et le voyage de Hamid dans le désert, abandonnant Palestine, a un sens métaphorique complexe. On est dans un livre qui n’est pas facile à interpréter. Si, par tout ce que vous avez lu jusqu’ici, vous croyez que ce roman peut être un chouia trop perché, vous avez sans doute raison. Mais même si un peu insaisissable, le roman n’est pas pompeux ni prétentieux. C’est un récit solide, ressenti et réfléchi, et c’est entièrement possible que le roman soit complètement fascinant, mais juste pas évident pour moi. À vous de le lire et le découvrir.


Citation :

« Tout ce que tu as toujours espéré être à toi passera à côté de toi sans laisser la moindre trace »

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