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Littérature Asie Israël Eshkol Nevo Trois étages

Trois étages

Eshkol Nevo

(Shalosh Qomot, 2006)
Traduction : Jean-Luc Allouche. Langue d’origine : Hébreu
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Tel Aviv. Trois histoires se déroulent dans trois étages différents d’un même bâtiment du quartier bourgeois de la ville.

Au premier étage, la petite fille Ofri disparait avec son voisin préféré, le vieux désorienté Hermann, qui était censé la garder. Arnon, le père d’Ofri les retrouve dans le parc dans une situation ambiguë. Après cette mésaventure, Ofri ne communique pas, et semble être ailleurs en permanence. Incapable de savoir exactement ce qui s’est produit lors de cette échappade, Arnon perd ses repères en voyant que sa fille n’est plus la même, et envisage passer à l’action et brusquer le vieil homme pour faire la lumière sur l’affaire.

Au deuxième étage, Hani est une mère de famille surmenée qui gère comme elle peut ses deux enfants Liri et Nimrod, et l’absence permanente d’Assaf, son mari, toujours en voyage professionnel. Mais Eviatar, le frère détesté de son mari, revient, poursuivi par la justice. La vie d’Hani bascule.

Au troisième étage, Deborah Edelman est une femme veuve, juge à la retraite, qui vit hantée par le souvenir permanent de Michaël, son mari décédé. Elle a perdu tout contact avec son fils Adar, un écorche-vif avec qui ni elle ni son mari ne sont jamais arrivés à s’entendre. Mais le passé risque de revenir.

Familles éclatées et solitudes diverses :

‘Trois étages’ est composé par trois parties qui sont en réalité trois nouvelles presque indépendantes, reliées par le fait que les personnages habitent au même bâtiment. Entre les trois parties il y a des croisements des voisins des autres nouvelles, mais ce sont des moments plutôt anecdotiques, cameos qui permettent donner une certaine solidité à l’ensemble. La solitude, les difficultés de la parentalité, le disfonctionnement familial, et le contexte politique d’Israël sont les sujets centraux dans cette triple narration.

Les trois parties/nouvelles qui conforment ce récit sont narrées à la première personne (avec énormément de passages à la deuxième personne) à travers de trois mécanismes différents : Arnon (premier étage) confesse tous les faits à un vieil ami dont la réponse nous sera ellipsée. Hani (deuxième étage) adresse une lettre à sa meilleure amie Néta, complice de ses années de jeunesse. Deborah (troisième étage) enregistre dans le répondeur des messages destinées à son mari décédé, dont la voix reste présente comme message d’accueil.

Les trois histoires sont magnifiques et criantes de vérité, mais le dernier récit, celui de la juge Deborah et sa quête pour expier la culpabilité de ne pas avoir pu être une meilleure mère pour son fils, me semble clairement le plus beaux et émouvant. Avec un travail d’introspection psychologique et de description de personnages remarquable, le traumatisme de toute une famille est décrypté dans le moindre détail, avec autant de finesse que d’émotion.

Mis-à-part le lien de voisinage, les trois récits se structurent autour de la figure de Freud et sa théorie des trois étages de l’âme, reprise dans une des nouvelles.

« L’Encyclopedia Universalis m’a aidée à me souvenir qu’au premier étage se situent nos pulsions et nos instincts, le Ça. À l’étage du milieu réside le Moi qui tente d’établir un rapport entre nos pulsions et la réalité. Et au troisième, trône sa majesté le Surmoi qui nous rappelle à l’ordre, la mine sévère, et exige que nous prenions en compte l’influence que nos actes exercent sur la société. »

Cette théorie s’articule de façon métaphorique avec le sujet de chacune des trois histoires : La pulsion et l’instinct du ‘Ça’ est incarnée par Arnon, la recherche d’équilibre du ‘Moi’ par Hani, et la répression et le jugement du ‘Surmoi’ par Deborah. En plus de cette solide structure, ‘Trois étages’ est un roman très prenant, écrit avec vigueur et dynamisme, qui donne envie de lire plus de son auteur.


Citation :

« Pendant que je t’écris, j’ai besoin de te raconter tout ce qu’il aurait pu arriver au lieu de ce qui arriva vraiment. Pour l’instant j’arrive à me contenir, mais tu es prévenue. Je ne sais pas combien de temps je pourrais résister. »

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