(Nineteen Eighty-Four, 1949)
Traduction : Amélie Audiberti. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
1984, trente ans après le conflit nucléaire qui complètement révolutionné l’ordre social dans la planète, l’Eurasia l’Océania et l’Estasia, les trois blocs géopolitiques résultat de ce conflit, sont gouvernés par des régimes dictatoriaux, où toute liberté individuelle a été banni, l’information est rigoureusement filtrée et contrôlée, et les citoyens sont en permanence surveillés, grâce à des machines et des écrans. La liberté de penser est interdite.
Winston Smith, employé du parti unique ‘Angsoc’ travaille au ministère de la vérité à Londres en Eurasia. Il récrive en permanence les journaux et les archives historiques pour les faire coïncider avec la version officielle du moment, effaçant les traces de tout ce qui pourrait déranger la pensée unique. A différence de tout son entourage, Winston a du mal à adhérer à la manipulation du régime totalitaire et commence à écrire ses pensées de façon clandestine, dans un coin de son appartement qui est miraculeusement à l’abri des caméras de surveillance. Malgré la marge incroyablement restreint de ses possibilités d’action, le germe de la révolte germe dans sa pensée.
La mère de toutes les dystopies pessimistes :
Sans doute le roman dystopique pessimiste le plus référencé et influent de toute l’histoire de la littérature, ‘1984’ est cependant lui-même le fruit d’une reformulation d’un matériel qui existait déjà. Il s’agit de ‘Nous’ (antérieurement connu sous le nom ‘Nous autres’) d’Evgueni Zamiatine, publié en 1920, un roman classique de la littérature russe.
Autant dans ‘Nous’ que dans ‘1984’, le totalitarisme a banni la liberté individuelle au bénéfice d’un soi-disant bonheur général. Liberté est Servitude. Ignorance est Puissance. Les deux romans sont narrés à la première personne par leurs protagonistes, Winston dans ‘1984’ et D-503 dans ‘Nous’, qui écrivent une sorte de journal de bord. Les deux travaillent pour l’administration et le parti unique, et dans les deux cas, ils découvriront la terrible réalité grâce à une relation avec une femme qui d’abord va être complètement détestée. Autant Winston que D-503 participeront à la révolte et la conspiration et puis devront faire face aux conséquences de leur rébellion.
Mais tandis que ‘Nous’ de Zamiatine, comparait avec une certaine naïveté la société libre de jadis avec le totalitarisme d’un futur lointain, dans ‘1984’ le totalitarisme est presque maintenant (35 années après l’écriture), on est en permanence plongé dans la triste réalité actuelle. Le quotidien est sombre et noir, beaucoup plus que dans le classique russe, et sans utiliser la référence d’un passé idéal pour comparer, la tristesse et l’horreur du roman d’Orwell sont d’autant plus déstabilisants. À travers le regard de Winston Smith, l’ensemble de cette société asservie à la pensée unique, prendra forme devant nous yeux de lecteur.
À différence d’Aldous Huxley (auteur de la dystopie pessimiste ‘Le Meilleur des mondes’), Orwell reconnut sans aucune gêne l’influence de l’œuvre de Zamiatine dans ‘1984’. Mais, même si ‘Nous’ est un roman fascinant en soi, ‘1984’ va à mon avis beaucoup plus loin autant à niveau réflexion comme à niveau littéraire. Le roman avance concepts sociologiques beaucoup plus poussés, et est en générale une œuvre plus profonde, aboutie et solide.
‘1984’ s’inspire aussi d’un autre roman dystopique plus récent : ‘Kallocaïne’ de Karin Boye, un classique suédois de 1940 dans lequel on imagine une société soumise au totalitarisme, et où on avance déjà le concept du crime par la pensée, la dénonciation au sein de la famille et d’autres idées qui furent reprises dans le roman Orwellien. Mais là encore, même si ‘KallocaÏne’ est une œuvre fascinante en soi, le roman d’Orwell gagne haut la main le défi littéraire.
Comme d’habitude chez Orwell, la critique du totalitarisme et des dérives du communisme est la base du discours du roman. Les régimes autoritaires des trois continents en guerre permanente sont, dans l’absolu, le même : Le résultat de la corruption totalitaire de gouvernements nés après une révolution prolétaire, commencés avec des nobles idéaux communistes de partage et d’égalité, qui ont vite périclité. La défaite de l’idéal marxiste et la déception du rêve socialiste sont donc à nouveau au centre de l’univers orwellien. Comme dans ‘La ferme des animaux’ (1939), l’ombre de Stalin plane tout le long du roman. Des machines et écrans qui diffusent l’image du Big Brother, le dictateur qui nous surveille en permanence, scandant la fameuse légende « Big Brother is watching you ». C’est sinistre mais malheureusement absolument vraisemblable. Bien sûr, le livre étant écrit en 1949, Orwell s’inspire aussi de toute l’effroyable réalité du régime nazi et ses terribles conséquences au cœur de l’Europe.
J’avais lu ce roman dans mon adolescence et j’avais été marqué par l’aspect terrible de certains concepts, comme le crime de la pensée, la modification de la langue pour s’accommoder aux besoins du pouvoir, ou la réécriture littérale de l’histoire, et j’avais été horrifié par ces fameux ‘deux minutes d’haine’ où toute l’agressivité des individus peut se canaliser, de façon autorisée et sans limite, contre les ennemis du peuple, projetés sur des écrans publics dans des virulents vidéos-propagande. Aussi, l’idée de la négation de la propre identité comme à asservissement ultime de l’individu est décryptée de façon brillante littérairement parlant, mais terrifiante à niveau émotionnel et sociologique. À la relecture à l’âge adulte le roman garde toute ses qualités, et s’avère aussi dur dans sa critique mais un plus fin et moins poussif que ‘La révolte des animaux’, œuvre plus jeune d’Orwell et peut-être un peu plus datée.
Brutal, brillant et essentiel.
Orwell, de son vrai nom Eric Arthur Blair, naquit en Inde en 1903 et passa la plupart de sa vie à se battre toujours contre toute forme d’injustice, d’autoritarisme ou de dictature. Témoin des dérives de l’impérialisme britannique à l’époque du Raj en Inde, il s’engagera dans les jeunesses du parti travailliste dès son retour au Royaume-Uni. Il repartira en Birmanie en tant que fonctionnaire britannique (expérience décrite dans ‘ Une histoire birmane’). D’abord ennuyé puis dégouté de son rôle dans les rouages de l’administration coloniale, il démissionna et rentra en Europe où il commence à écrire et dénoncer inlassablement l’autoritarisme de l’empire britannique. Plus tard, il entrera en contact avec le socialisme en France et en Espagne et s’engagera en 1937 dans la guerre civile espagnole du côté des républicains, en somme perdants. Il écrira ce périple dans ‘Hommage à Catalogne’. Toutes ces expériences marquèrent de façon indélébile son œuvre et son engagement socialiste, au point qu’on ne peut pas dissocier son travail d’écrivain de celui de défenseur des droits humains.
Citations :
« Le passé était raturé, la rature oubliée et le mensonge devenait vérité. »
« Une société hiérarchisée n’était possible que sur la base de la pauvreté et de l’ignorance. »
« À une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire. »
« Qui commande le passé, commande l’avenir ; qui commande le présent, commande le passé. »








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