Littérature des 5 continents : Espagne・Europe

Bartleby et compagnie

Enrique Vila-Matas

(Bartleby y compañía, 2001)
Traduction : Éric Beaumatin.   . Langue d’origine : Espagnol
⭐

Ce que raconte ce roman/essai :

‘Je préférerais ne pas le faire’, c’est ce que disait Bartleby, personnage de la nouvelle du même nom d’Herman Melville, publiée en 1853. Partant de cette phrase célèbre, un écrivain part à la recherche de tous ces auteurs qui, un peu comme Bartleby, ont refusé à continuer à écrire, ou bien renoncé à publier leurs écrits. Ce roman/essai est donc dédié à ce que l’auteur appelle la littérature du refus, les écrivains du NON, ceux dont leur meilleur œuvre n’a peut-être jamais été publiée.

Réflexion sur le NO littéraire :

Le livre, on ne sait pas trop si roman ou essai, recense dans une série de notes inconnexes tous ces écrivains qui, soit ont arrêté, soit ont renoncé, soit ont été contraints à arrêter l’écriture et/ou la publication littéraire. Les travaux jamais publiés de Walser, Perec, Rimbaud, Pessoa, Musil, Salinger, le propre Melville, et tant d’autres auteurs, certains peut-être inventés, seront au centre de cet ouvrage, et cette enquête littéraire s’apparente plus à une thèse plutôt qu’à un essai ou un roman.

Le sujet était potentiellement barbant, mais cela pouvait donner une réflexion détonante sur le monde de la littérature et sur le positionnement de l’écrivain par rapport au lecteur et à la publication. Est-elle meilleure une œuvre quand elle a été publiée ? Existe-t‘il des vrais chefs-d’œuvre jamais publiés ? Des romans qui ont été écrits, mais détruits avant publication ? ou bien qui ont existé seulement comme projet théorique dans l’imagination de l’auteur ? ou bien simplement qui n’ont jamais existé et c’est justement ce silence littéraire ce qui doit nous interpeller ? C’est perché oui je sais, mais cela aurait pu être drôle et profond au même temps.

Hélas, ni l’un ni l’autre.

Fasciné par le ‘Bartleby’ de Melville et sa fameuse phrase qui cimentait son refus de participer et de s’intégrer dans la société, je me lance sur ce livre qui m’attirait par ce sujet insolite, très peu commun. Or, le récit ne prend aucune structure (voir citation), échoue complètement à trouver un fil conducteur, ne présente pas la moindre évolution dans sa réflexion, et se contente plutôt d’énumérer une série de notes, chacune dédiée à un des écrivains du NON et aux circonstances de chacun des refus.

J’ai même du mal à trouver le lien entre la douce renonce de Bartleby et le refus de l’écriture littéraire, qui à mon avis appartiennent à deux familles totalement différentes de négation, mais qu’est-ce que j’en sais. Le roman/essai seulement relève son intérêt quand l’écrivain/narrateur, rajoute un peu son expérience personnelle pour la mettre en parallèle de son enquête des écrivains du refus, comme cette délirante rencontre de l’auteur avec Salinger, les échanges épistolaires avec Dérain, ou son étrange amitié avec Pineda, jeune étudiant qui ne finit jamais ces poèmes. Mis à part ces brefs moments le livre est très décousu, barbant et peu intéressant malgré que le sujet puisse sembler fascinant.

Je ne suis pas sûr, mais selon mon souvenir, il me semble que aucun chapitre n’est dédié à Harper Lee, écrivaine de ‘Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur’ (1960), prix Pulitzer et incontournable classique de la littérature US, qui cependant fut le premier et dernier livre écrit par cette écrivaine. Lee décéda presque 60 ans après ce succès colossal, sans avoir écrit aucun autre roman (‘Va et poste un sentinelle’, publié vers la fin de sa vie, n’est qu’une première ébauche de ‘Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur’). Si j’ai loupé ce nom vous m’excuserez, mais sinon, j’ai du mal à comprendre la flagrante absence de ce long silence littéraire, de la liste des écrivains du NON. En fait, il y a très peu de femmes dans ce livre, pas sûr qu’il passerait le test de Bechdel, malgré le nombre incalculable d’écrivains listés.

Bref, Vila-matas semble clairement avoir écrit cela sans la moindre pensée par le futur lecteur. Lui-même le reconnait dans le livre : « Il conviendrait se faire à l’idée que je vais être lu, et que, en conséquence, je dois commencer à récupérer lentement mes rapports avec ce que je vais appeler ‘l’animation extérieure’ ». OK c’est le personnage/auteur/narrateur qui parle, mais quand même. La réalité est que le livre est assez endogamique et auto-satisfaisant, et il ne va pas au-delà d’une thèse. Bien écrite certes, mais pas réfléchie et totalement manquante de direction. Il s’est fait plaisir et a écrit sa petite liste des écrivains qui lui intéressent, mais dans ce processus Vila-Matas semble avoir aussi renoncé à nous raconter quoi que ce soit. C’était peut-être son intention ? Bof.


Citation :

« Ces phrases semblent parler de ce qui m’arrive dans ce journal, à cause duquel je vais à la dérive, navigant les mers de l’imbroglio du syndrome de Bartleby : sujet labyrinthique qui n’a pas de centre, car il y a autant d’écrivains que des formes d’abandonner la littérature, et il n’existe aucune unité d’ensemble et on ne peut même pas tomber facilement sur une phrase qui pourrait créer l’illusion de que je suis arrivé au fond de la vérité qui se cache derrière ce mal endémique, de cette pulsion négative qui paralyse les meilleurs esprits. » (Traduction improvisée)

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