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Littérature Europe Slovénie Drago Jančar Cette nuit, je l’ai vue

Cette nuit, je l’ai vue

Drago Jančar

(To noč sem jo videl, 2010)
Traduction : Andrée Lück Gaye.   Langue d’origine : Slovène
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Slovénie, mai 1945. L’escadron de cavalerie dort paisiblement quand Stevo, leur commandant, voit la figure de Veronika s’approcher d’une fenêtre et lui parler, comme si elle était encore vivante. Disparue avec son mari Leo Zarnik en 1944 de façon mystérieuse, lors d’une intervention des partisans dans leur maison de Podgorsko, la belle blonde avait marqué la vie de Stevo et de tout son entourage. Chacun son tour cinq témoins racontent une partie de leur vie avec le souvenir de cette femme unique qui défia les meurs de l’époque, éclaircissant petit à petit, le mystère de sa disparition.

Portrait indirecte d’une femme unique :

Avec son ton mélancolique et son rythme lent mais envoutant, ‘Cette nuit je l’ai vue’ est un merveilleux roman qui se vertèbre autour d’une fabuleuse et très solide structure. On ne présentera Veronika, le personnage principal, que de façon indirecte, à travers le regard des personnages qui l’ont entouré. C’est ainsi que les cinq parties du livre correspondent à cinq témoignages à la première personne : Son amant, sa mère, sa gouvernante, un ami médecin et un employé du manoir de Podgorsko. Chacun de ses souvenirs se produit quelque temps après les faits, même parfois des décades après. Toutes ces voix sont hantées par la mystérieuse disparition de Veronika, mais personne n’a la vision d’ensemble de toute la chaine d’évènements, souvent ils en ignorent des parties essentielles du déroulement de l’intrigue. Seulement le lecteur, envouté par la personnalité unique de Veronika, recoupera les cinq récits et pourra finir le puzzle de sa disparition, le tout sans perdre un gramme du pouvoir de fascination du livre. Le long du récit, par des bribes de récit, l’insaisissable Veronika prend vie devant nous yeux : Son charme inégal, son empathie, son côté extraverti, libre et indomptable, et sa détermination de rester fidèle à personne d’autre qu’elle-même, font d’elle un phare qui éclaire tout son entourage. Très humaniste et spontanée, elle préférera s’associer aux artistes et personnalités de tout bord et renoncera à se mettre en affaires politiques. Sans jamais s’associer ni aux envahisseurs allemands ni aux partisans slovènes libérateurs de la patrie, assumant toutes ses contradictions, Veronika restera toujours authentique, une femme libre et indépendante, bien en avance de son temps.

À travers ces cinq témoignages, on tisse aussi un tableau de la Slovénie d’avant, pendant et après la deuxième guerre mondiale. Les évènements historiques les plus importants sont immiscés dans l’histoire, et on apprend beaucoup sur le déroulement du conflit dans cette région, mais c’est intéressant de se documenter un peu plus pour bien comprendre les enjeux historiques du roman : Après Avril de 1941, date de l’invasion de la Slovénie par les forces de l’axe, le pays se trouve partagé entre l’Italie, l’Allemagne nazi et la Hongrie. Mais la résistance, réunie autour de Boris Kidrič, chef des files des partisans slovènes, fit face à cette domination avec l’aide et la participation de la Russie, la Grande Bretagne et d’autres pays alliés. Cette guerre déboucha en 1945 dans une Slovénie libérée, intégrée dans la fédération Yougoslave, sous le commandement du Maréchal Tito, et dans l’orbite d’influence soviétique,

Si on réfléchit à ce double portrait, celui de Veronika et celui de la Slovénie, on découvrira le fort pouvoir métaphorique du livre, qui associerait la jeune blonde à un idéal de liberté, d’insouciance d’avant-guerre. Veronika incarnerait ces valeurs de partage et entente qui vont petit à petit se perdre et disparaître (comme elle) dans le chaos du conflit international. Certains lecteurs peuvent trouver des longueurs par moments, car le rythme est certes morose. Mais le récit accroche grâce à cette structure envoutante qui permet de ressasser les mêmes évènements selon plusieurs points de vue. Cette narration polyphonique multiplie les perspectives proposées par le roman, et converti ce livre subtile et mélancolique en une très belle réussite.


Citation :

« Cette nuit, je l’ai vue comme si elle était vivante. Après avoir traversé la baraque, elle s’est avancée entre les châlits où mes camarades respiraient calmement dans leur sommeil. Elle s’est arrêtée à ma hauteur, m’a regardé un moment l’air pensif, un peu absent, comme toujours lorsqu’elle ne pouvait pas dormir et qu’elle errait dans notre appartement à Maribor, elle s’est arrêtée devant la fenêtre, s’est assise sur le lit, puis elle s’est retournée vers la fenêtre. Qu’y a-t-il, Stevo ? a-t-elle dit, toi non plus, tu ne peux pas dormir ? »

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