Littérature des 5 continents : Espagne・Europe

Dame en rouge sur fond gris

Miguel Delibes

(Señora de rojo sobre fondo gris, 1991)
Traduction :  Dominique Blanc.   Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman autobiographique :

Espagne 1975. Dans un monologue adressé à sa fille qui vient de sortir de prison, Nicolas, un peintre réputé, raconte sa vie à coté de l’amour de sa vie, sa femme Ana, depuis leur rencontre  en 1941 jusqu’à la mort d’elle en 1974 d’une tumeur cérébrale, se centrant dans les dernières années passées ensemble. Nicolas trace le portrait d’une femme unique et singulière, qui représentait tout pour lui. En crise créative depuis que la maladie de sa femme s’est déclenchée, Nicolas peine à gérer la détérioration de l’état de santé de son épouse, sans laquelle il ne peut pas concevoir la vie.

Portrait de la femme aimée face à l’échéance finale :

Malgré que le protagoniste soit un peintre et non un écrivain, et que les noms aient changé, il n’y a pas des doutes que ‘Dame en rouge sur fond gris’ est un roman profondément autobiographique, dans lequel Delibes trace le portrait de celle qui fut sa femme, Ángeles de Castro, décédée en novembre 1974 à 51 années d’âge. La plupart des faits décrits (les échéances médicales, les achats des maisons, les évènements familiales, la prison de sa fille pendant le franquisme…) se recoupent avec des faits réels de la vie du couple, et même le tableau dont il est question existe vraiment, une œuvre d’Eduardo Garcia Benito, dont Delibes était quelque part un peu jaloux, comme s’est expliqué dans le livre, par le talent de Garcia Benito pour saisir l’esprit intime de sa femme dans une œuvre d’art.

Avec la distance qui donnent les dix-sept années écoulées depuis sa mort, le génie espagnol peut finalement approcher cet épisode très douloureux de sa vie, duquel il ne s’en était jamais vraiment remis. Dans ce bel hommage littéraire, le caractère solaire de sa femme Ángeles de Castro (ici nommée Ana) brille d’une façon unique. Une femme adorée et respectée de tous, qui transmettra à Delibes le gout de la littérature et l’art, et dont le sens pratique était indispensable pour la gestion du quotidien du couple. Son courage et sa capacité à voir toujours les choses de façon positive furent une constant de sa vie, par exemple lorsqu’elle se met à organiser la vie sentimentale de son mari après sa propre mort. Dans les mots de Delibes, sa femme Ángeles était « sa meilleure moitié ».

« Une femme qu’avec sa seule présence allégeait la morosité de la vie ». Cette phrase qui la décrit apparait dans le livre au moment où Nicolas est admis à l’Académie de peinture, et elle fut aussi dite dans la réalité par l’académicien Julian Marias lors de l’acceptation de Delibes dans l’Académie des lettres espagnoles en 1974, très peu après la mort de sa femme.

C’est une belle lettre d’amour, un témoignage vrai et personnel, débordant d’admiration, et touchant par l’émotion provoqué par l’absence de l’être cher. Delibes utilise un alter ego, le peintre Nicolas, pour pouvoir narrer la vie de son couple à la première personne. Comme d’habitude chez l’auteur espagnol, ce procédé se repose sur un narrateur biaisé, pas complètement fiable. Il exagère certaines choses et laisse d’autres dans l’ombre, comme le penchant pour l’alcool ou la jalousie de l’auteur, à peine suggérés. On lit entre les lignes certains regrets, et d’autres passages seront expliqués à demi-mots. C’est très fin et intelligemment construit.

Narré avec le style simple mais impeccable de l’auteur, ‘Dame en rouge sur fond gris’ est un court roman, profond et émouvant.


Citation :

« Néanmoins, c’est maintenant, quand tout appartient au passé, que je déplore ma mesquinerie. Cela arrive souvent avec les morts : lamenter de ne pas leur avoir dit à temps combien tu les aimais, à quel point tu avais besoin d’eux. Lorsque quelqu’un d’indispensable te quitte, tu tournes les yeux vers ton intérieur pour ne trouver que de la banalité. Puisque les vivants, en comparaison avec les morts, s’avèrent insupportablement banales. » (Traduction improvisée)

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