Littérature des 5 continents : EspagneEurope

Doña Perfecta

Benito Pérez Galdós

(Doña Perfecta, 1876)
Traduction : Julien Lugol.   . Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Orbajosa, une ville provinciale de l’Espagne profonde. La veuve Doña Perfecta (Mme Parfaite), accorde avec son frère de marier sa fille Rosario à son neveu Pepe Rey, pour garder le patrimoine familial. Perfecta invite Pepe à Orbajosa pour apprendre à se connaitre et côtoyer Rosario, mais la rencontre ne se déroulera pas comme prévu, et Pepe laisse une mauvaise impression chez Perfecta et son entourage.

Le monde ancien contre le monde moderne :

Ce drame romantique appartient aux ‘Romans de Thèse’ de Galdós. C’est le roman du fanatisme et de l’intolérance. Ici, l’axe du roman s’articule autour d’un combat des idées entre deux formes de voir le monde : D’un côté, le monde ancien, l’univers de la tradition et du catholicisme le plus rigide ; incarné par Doña Perfecta, et d’un autre, le monde moderne, l’univers du progrès social et technologique, représenté par Pepe Rey. Tiraillée entre ses deux mondes opposés, Rosario, sera la victime collatérale de cette bataille. Typique héroïne Galdosienne, la femme dubitative, qui, face au dilemme entre plaisir et devoir, entre modernité et tradition, essaie de composer entre les deux, succombant dans ce combat.

Dans ce roman magnifique, brille le personnage central de Doña Perfecta, une femme forte, matrone inflexible et psychorigide, qui, par la façon absolue avec laquelle elle s’accroche aux idées religieuses et mœurs encorsetés d’un mode de vie révolu, va causer la disgrâce des personnes qui l’entourent. Doña Perfecta trône dans l’univers rétrograde d’Orbajosa, ville hostile aux nouvelles idées, par laquelle Galdós critique l’Espagne arriérée qui, alourdie par une vision restreinte de la religion, n’arrive pas à évoluer.

Certains studieux de l’œuvre Galdosienne, voient un reflet de la propre mère de Galdós dans ce personnage fort et unique, qui donne titre à ce fabuleux roman. ‘Doña Perfecta’ fut le premier Galdós que je lus, et c’est en effet idéal pour une première prise de contact avec l’univers et l’œuvre du génie espagnol.

Pérez Galdós, un génie très méconnu :

Probablement l’écrivain espagnol le plus réputé après Cervantes, le travail de ce génie du XIXe siècle est très méconnu dans l’univers Francophone, et donc très peu traduit. C’est bien dommage car il s’agit d’une œuvre gigantesque de dimensions Balzaciennes, autant par le volume que pour la qualité littéraire : ‘Fortunata et Jacinta’, ‘Miaou’, ‘Miséricorde’, ‘Doña Perfecta’, ‘Trafalgar’ sont seulement quelques romans remarquables parmi une œuvre colossal à tous les niveaux.

Dans la plupart de l’œuvre très prolifique de Pérez Galdós on retrouve une grande perspicacité psychologique qui nous permet de capter, par le biais d’un nombre incalculable de personnages, l’essence de l’humain et les inquiétudes de l’homme (et la femme) espagnol du XIXe siècle. D’un côté la classe moyenne, souvent décrite avec des airs de supériorité vis-à-vis des classes moins favorisées, mais tiraillée par une profonde angoisse de la perte de privilèges, et de la chute social et économique qui menacent toujours à l’horizon. Les classes plus populaires sont travaillés avec de la profondeur et de l’ironie, mais aussi avec tendresse et compassion. Le riche a peur de devenir pauvre, et le pauvre a peur de rester dans la pauvreté. L’utilisation des dialogues souvent vulgarisés, et des tournures de phrases très populaires, aide à comprendre ce côté « voix du peuple » qu’on a souvent associé à Galdós. Son style sobre, directe et épuré, recherchant le naturel au-dessus de tout artifice, n’est pas exempt d’un phrasée créatif et poétique et d’une richesse lexique fabuleuse.

La capacité de travail, la facilité et le talent pour l’écriture de Galdós sont évidentes quand on voit qu’il a écrit plus de 80 romans, environ 30 pièces du théâtre, des incalculables essais et publications, et a dirigé plusieurs magazines spécialisés, en plus de devenir député libéral pendant des nombreuses années. Naturaliste, costumbrista et réaliste à parts égales, Galdós connait très bien l’Espagne et connait aussi très bien la nature humaine. Son travail sur le côté misérable autant que sur le côté lumineux de l’être humain, couplé avec le réalisme de la société représentée, et l’incroyable finesse et diversité de ses personnages féminins, nous permet de situer ce géant de la littérature espagnole quelque part entre Zola et Balzac, et sans doute dans le panthéon des plus grands écrivains européens de la deuxième moitié du XIXe siècle.

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