(Spera. L’autobiografia, 2025)
Traduction : Françoise Bouillot, Samuel Sfez. Langue d’origine : Italien
⭐⭐⭐
Ce que raconte ces mémoires :
Récit autobiographique écrit par le pape François dans les années qui ont précédé sa mort en 2025. Jorge Mario Bergoglio, futur pape François, naît à Buenos Aires en 1936, mais ses mémoires commencent bien avant, en Italie, lorsque ses grands-parents tombèrent amoureux et décidèrent de partir en Amérique à la recherche d’un avenir meilleur.
Au fil de ces pages, Jorge Mario Bergoglio évoque aussi bien sa vie que ses convictions, ainsi que la dimension sociale de sa foi, toujours tournée vers l’aide aux plus démunis.
Le Pape communiste :
Pour le lecteur athée comme moi, la lecture d’un ouvrage appelé ‘Espère’ signé par un pape en poste, ne présageait rien de particulièrement captivant. Et pourtant, ‘Espère’ est une œuvre étonnante qui met en lumière non pas l’homme derrière le pape, mais plutôt les idéaux qui l’animent. Des idéaux parfois assez radicaux pour un homme occupant une telle position. Car, parmi les milliers d’anecdotes qui parsèment ce récit d’un sens de l’humour remarquable, se dessine la personnalité d’un véritable humaniste.
Dans ces mémoires, la naissance de Bergoglio n’intervient qu’après plus d’un quart du livre, ce qui permet au lecteur de découvrir en détail la vie de ses grands-parents en Italie ainsi que les péripéties de ces Italiens qui émigraient vers le continent américain. Ses grands-parents avaient acheté des billets pour embarquer à bord du paquebot Mafalda à destination de Buenos Aires, mais, par un coup de chance, ils manquèrent le départ de ce navire, qui finit par sombrer dans l’Atlantique avec les rêves de milliers de jeunes Italiens.
Ces mémoires sont traversées par une critique acerbe des privilèges injustes — y compris des siens — ainsi que par une dénonciation constante des inégalités sociales, de la guerre et de la folie des hommes. Le pape François y critique, de façon à peine voilée, Donald Trump et les différents gouvernements populistes, qu’il considère comme un danger pour l’humanité. Dès sa jeunesse, la vie du futur pape est marquée par un engagement profond en faveur des plus démunis. Ses amitiés comme certaines de ses convictions le rapprochent parfois des milieux communistes alors contraints à la clandestinité.
Admirateur de Fellini, ami de Borges (qui était d’ailleurs athée), Bergoglio apparaît comme un homme surprenant. Il fait l’éloge de la diversité, défend ouvertement la liberté de culte et semble éprouver une profonde méfiance à l’égard de toute forme de prosélytisme. Bien entendu, la foi occupe une place centrale dans cet ouvrage, mais elle s’exprime toujours dans le respect de l’autre. Je lui accorderais sans hésiter 20 sur 20 à un examen de laïcité.
Clairement, il juge les individus à leurs actes et à leurs engagements concrets bien davantage qu’à leur adhésion à telle ou telle croyance. Il a très peu de patience pour les beaux parleurs et pour les membres de l’Église qui se complaisent dans le confort des palais, ce qu’il appelle la « mondanité spirituelle ». Ce pape des temps modernes veut avant tout que l’on agisse. Il ouvre également la porte à une plus grande inclusion de la communauté LGBTQ+, considérant les personnes transgenres comme des individus à part entière, dignes et dotés des mêmes droits que les autres, rompant ainsi avec une terminologie et des approches longtemps employées au sein de l’institution qu’il dirige.
Par ailleurs, c’est un homme très cultivé, qui lit énormément. Dans ses mémoires, il cite moins les Évangiles que Pasolini, Cortázar, Dostoïevski, Boccace ou encore Ingmar Bergman. Malgré cette abondance de références masculines, le pape François tient aussi un discours que l’on pourrait qualifier de féministe. Cela transparaît notamment dans l’immense admiration qu’il exprime pour les femmes qui ont marqué sa vie et qui occupent dans le récit une place plus importante que ce à quoi je m’attendais de la part du chef d’une institution aussi masculine.
À demi-mot, il semble même suggérer que le monde se porterait mieux si les femmes y exerçaient davantage de pouvoir.
Bien entendu, sur la terrible question de la pédophilie au sein de l’Église, il se montre ferme et énergique, mais son coup de gueule est bref : à peine une page. Malgré la fermeté de ses propos à l’égard des criminels sexuels, ainsi que ses mots de réconfort pour les victimes et leurs familles, il aborde finalement le sujet de manière assez rapide. J’ai trouvé cela regrettable. Sans être surpris qu’il n’aille pas plus loin sur une question aussi sensible pour l’institution qu’il dirigeait, j’ai eu le sentiment qu’il s’agissait d’une occasion manquée. À mes yeux, c’est le seul véritable point faible de ces mémoires.
Le pape François préfère se concentrer sur l’horreur de la guerre, les enjeux climatiques et les dérives des riches et des puissants, qui sont les principales cibles de ses critiques. Par moments, le ton est presque virulent et, en tout cas, clairement ancré à gauche. Il n’hésite même pas à remettre en question certaines décisions de ses prédécesseurs, qu’il considère parfois comme le produit d’époques plus conservatrices. Il reconnaît également avoir commis des erreurs et quelques péchés (rien de particulièrement croustillant, pas de panique). Sa plus grande qualité, ou peut-être son plus grand défaut, me semble être son manque de patience envers ceux qui, selon lui, devraient agir davantage.
Très intéressant même pour les non-croyants, cette lecture permet d’approcher cette figure incontournable du début du XXIᵉ siècle, à la personnalité surprenante et souvent sans filtre. ‘Espère’ apparaît ainsi comme le testament littéraire d’un homme unique.
Citations :
« Les promesses qui se basent dans la peur, la peur de l’autre avant tout, sont les proclamations habituelles du populisme, et le principe des dictatures et des guerres. Puisque pour l’autre, l’autre c’est toi. »
« Rien n’est pardonné aux pauvres, même pas leur propre pauvreté. Ils ne peuvent pas se permettre la timidité ou le découragement, ils sont considérés comme de menaces ou des gens inutiles, Ils ne sont pas autorisés à voir la fin du tunnel de leur misère. » (Traduction improvisée)








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