Littérature des 5 continents : EspagneEurope

Fortunata et Jacinta

Benito Pérez Galdós

(Fortunata y Jacinta, 1887)
Traduction : Robert Marrast.   . Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Juanito Santa Cruz, égoïste et désœuvré, fils unique d’un couple bourgeois, marie Jacinta, pour rester dans la même classe sociale. Ne pouvant procréer descendance, Jacinta s’obsède avec l’idée que Juanito pourrait avoir des enfants cachés, nés de ses anciennes amourettes et se met en tête de les trouver. Le crapule Juanito s’approchera de nouveau de la pauvre Fortunata, ancienne victime de ses passions éphémères. Pour éviter plus de scandale et essayer de garder sa réputation, Fortunata cherche un mari dans la figure de Maximiliano Rubín, un homme faible, maladif, et impuissant. Mais les destins de Fortunata et de Jacinta n’ont fait que commencer à se croiser.

Mélodrame autour de deux femmes et ce qui les oppose :

Sans doute le grand chef d’œuvre du génie espagnol, ‘Fortunata et Jacinta’ est un des grands romans espagnols de tout le temps. Classé dans le cycle des Romans espagnols contemporains, l’action de ce long roman se centre sur les relations croisées entre deux femmes d’extraction sociale et tempéraments très différents, qui sont unies dans le désespoir d’un triangle amoureux avec un homme qui ne mérite aucune des deux.

Jacinta est riche, raffinée et citadine, Fortunata est pauvre, vulgaire et campagnarde. Jacinta incarne la vertu et la rigueur, mais sous son air stricte et coincé se cache une femme jalouse et passionnée. Fortunata est la face contraire de la monnaie, elle incarne la passion et le vice, mais en réalité l’amour de Fortunata pour Juanito est constant et pur, malgré tous ses essais désespérés pour s’en débarrasser.

Fortunata est, dès le début, présentée comme une potentielle mère. Pour accentuer ce destin reproductif, Galdós utilise la symbologie de la poule, qui accompagnera ce personnage fascinant tout le long du roman. Dans la toute première scène en que Fortunata apparaît, on la présente réajustant son châle devant le coq Juanito, et Galdós s’attarde à la comparer avec une poule qui ajusterait ses ailes. Jacinta, en revanche est représentée dans sa fragilité, comme une figurine de porcelaine, prête à s’émailler au moindre contretemps.

Fortunata est donc une femme en pleine santé, susceptible de donner des enfants à Juanito, mais elle ne se visualise pas forcement comme une mère. En revanche, le souhait absolu de Jacinta serait la maternité, mais elle est incapable de porter descendance. Elles se retrouvent physiquement très peu dans le roman, mais se jalousent profondément à distance, chacune ayant ce qui manque à l’autre : Jacinta voudrait pouvoir enfanter comme Fortunata, et Fortunata voudrait être mariée à Juanito comme Jacinta.

Les deux femmes protagonistes, avec ses faiblesses et ses contrastes, prennent la place centrale de la narration. Deux hommes aussi radicalement opposés (le beau et capricieux Juanito et l’honnête mais disgracieux Maximiliano) prennent les rôles de support. Mais le roman présente un ensemble chorale fabuleux de personnages secondaires, décrits en toute finesse, dans un travail d’introspection psychologique remarquable. Certains viennent, à la façon de la comédie humaine de Balzac, d’autres romans.

L’ascension de la bourgeoise, le Madrid de l’époque, et le contexte historique de l’Espagne du XIXe sont très bien immiscés dans la narration du roman, au point que certains évènements sont reflétés dans l’intrigue du roman, notamment la restauration des Borbons qui est associée à l’évolution du mariage de Jacinta. Le roman commence lors de la Révolution de 1868 (la ‘Gloriosa’), suit le règne d’Amadeo I, puis la première République, les coups d’état de Pavía et Martínez Campos, et la Restauration.

Une merveilleuse série de dix épisodes fut adapté pour la télévision en 1980, récoltant un succès fabuleux qui marqua des générations de spectateurs espagnols. Réalisé par Mario Camus, elle réunissait Ana Belén (Fortunata) et Maribel Martín (Jacinta) dans les rôles principaux.

Roman absolument indispensable pour tous les lecteurs intéressés dans les classiques espagnols, et pour les fans de la littérature universel tout court.

Pérez Galdós, un génie très méconnu :

Probablement l’écrivain espagnol le plus réputé après Cervantes, le travail de ce génie du XIXe siècle est très méconnu dans l’univers Francophone, et donc très peu traduit. C’est bien dommage car il s’agit d’une œuvre gigantesque de dimensions Balzaciennes, autant par le volume que pour la qualité littéraire : ‘Fortunata et Jacinta’, ‘Miaou’, ‘Miséricorde’, ‘Doña Perfecta’, ‘Trafalgar’ sont seulement quelques romans remarquables parmi une œuvre colossal à tous les niveaux.

Dans la plupart de l’œuvre très prolifique de Pérez Galdós on retrouve une grande perspicacité psychologique qui nous permet de capter, par le biais d’un nombre incalculable de personnages, l’essence de l’humain et les inquiétudes de l’homme (et la femme) espagnol du XIXe siècle. D’un côté la classe moyenne, souvent décrite avec des airs de supériorité vis-à-vis des classes moins favorisées, mais tiraillée par une profonde angoisse de la perte de privilèges, et de la chute social et économique qui menacent toujours à l’horizon. Les classes plus populaires sont travaillés avec de la profondeur et de l’ironie, mais aussi avec tendresse et compassion. Le riche a peur de devenir pauvre, et le pauvre a peur de rester dans la pauvreté. L’utilisation des dialogues souvent vulgarisés, et des tournures de phrases très populaires, aide à comprendre ce côté « voix du peuple » qu’on a souvent associé à Galdós. Son style sobre, directe et épuré, recherchant le naturel au-dessus de tout artifice, n’est pas exempt d’un phrasée créatif et poétique et d’une richesse lexique fabuleuse.

La capacité de travail, la facilité et le talent pour l’écriture de Galdós sont évidentes quand on voit qu’il a écrit plus de 80 romans, environ 30 pièces du théâtre, des incalculables essais et publications, et a dirigé plusieurs magazines spécialisés, en plus de devenir député libéral pendant des nombreuses années. Naturaliste, costumbrista et réaliste à parts égales, Galdós connait très bien l’Espagne et connait aussi très bien la nature humaine. Son travail sur le côté misérable autant que sur le côté lumineux de l’être humain, couplé avec le réalisme de la société représentée, et l’incroyable finesse et diversité de ses personnages féminins, nous permet de situer ce géant de la littérature espagnole quelque part entre Zola et Balzac, et sans doute dans le panthéon des plus grands écrivains européens de la deuxième moitié du XIXe siècle.


Citation :

« Je mépriserai toujours l’homme capable de se contenter d’une passion qui jamais ne désira inspirer, et dont la déclaration jamais ne sollicita. »

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