(Gentlemen, 1980)
Traduction : Anna Gibson. Langue d’origine : Suédois
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Stockholm, années 70. Le jeune écrivain Klas Östergren fait la connaissance des frères Morgan. Henry, le boxeur roi du jazz, et Leo, le poète maudit. Le récit revient épisodiquement sur le passé des deux frères : Tandis que Henry a croqué la vie à plein dents, menant une existence errante et bohémienne à travers d’une Europe en pleine convulsion, l’écorche-vif Léo a eu du mal à s’intégrer en société et sombre dans ses propres démons. Les trois hommes partagent la maison de la famille Morgan, qui cache aussi quelques étranges secrets.
Stockholm et les trois hommes :
Ce roman culte nous plonge dans le Stockholm de la deuxième moitié du XXe siècle à travers l’histoire de deux frères très différents et de leur relation avec l’écrivain lui-même, qui se met en scène dans une sorte de faux récit autobiographique. Malgré l’absence de vrais personnages féminins, à mon sens le seul point faible du livre, ‘Gentlemen’ est une œuvre solide, originale et résolument brillante.
L’axe est donc la différence flagrante entre les frères : Henry est sportif, citadin, extraverti et doit être toujours en mouvement, tandis que Leo est faible, introverti et se trouve à l’aise hors du tumulte de la société, en contact avec la nature. Les deux ont des intérêts artistiques marqués, Henry le jazz et Leo l’écriture, mais vivront ces passions de façon complètement opposée : Henry parcourra l’Europe de club de jazz en club de jazz, cherchant le sens dans la vie dans une existence bohémienne et frénétique. Leo, au contraire se renfermera sur ses poèmes, ses écritures, et son herbier, s’approchant de la socialisation seulement brièvement, lors de son étape journalistique.
Malgré leurs différences, les deux frères se rejoignent dans la sensation de gâchis de leurs propres existences. En dépit de leur jeunesse prometteuse, ni l’un ni l’autre n’arrivent à trouver du sens dans ce qu’ils font, et le poids des ombres du passé les hante tous les deux. Plusieurs événements dans la vie des deux garçons ont laissé des traces et créée des traumatismes. Leur récit s’entremêle avec l’histoire de la Suède et d’Europe pendant la deuxième moitié du XXe siècle, comme le Paris de Mai 68 ou la proximité d’une part de l’industrie suédoise avec ce qui reste de la mouvance nazie après la deuxième guerre mondiale.
C’est assez foisonnant et rempli de digressions et des aller retours dans le temps, donc parfois difficile à suivre. Mais avec son portrait de la déroute d’une jeunesse en quête du sens, ‘Gentlemen’ a tout pour charmer un lecteur intéressé plus pour le côté psychologique des personnages et ses dérives existentialistes, et par le portrait d’un lieu et une époque, que par l’action et les rebondissements. Il y a quand même quelques mystères, notamment autour du passé de Leo, et même une singulière chasse au trésor, mais l’intrigue n’est clairement pas l’intérêt central de ce roman. Amateurs de polars suédois devront probablement chercher ailleurs.
25 ans plus tard, Östergren écrivit ‘Gangsters’, suite de ‘Gentlemen’ ou s’achève le récit des vies des frères Morgan.
Citations :
« Il se sentait abattu, déprimé, pensif, (…) tout cela lui donnait le sentiment de n’avoir rien fait d’autre que perdre son temps, et qu’il aurait pu tout aussi bien dormir, même si le rêve était la réalité. La vie était dépourvue de sens, et un peu plus loin coulait la Seine avec ses eaux froides et sombres. La Spree, La Tamise, l’Isar, le Tibre, la Seine – les fleuves se ressemblaient et avaient emporté bien des gens ; tant d’existences anonymes avaient cherché l’oubli dans ce eaux noires ; et peut-être cette mort avait-elle été leur seule vraie réussite. »
« Peut-être fut-ce en ce petit matin de la Saint-Jean que Leo jura au serpent son adoration pleine de haine car il venait de comprendre d’un coup qu’il était lui-même inconsolable. »








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