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Guerre et térébenthine

Stefan Hertmans

(Oorlog en terpentijn, 2013)
Traduction : Isabelle Rosselin. Langue d’origine : Néerlandais
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman autobiographique :

Depuis la mort de son grand-père maternel, Stefan Hertmans possédait des cahiers manuscrits par son aïeul vers la fin de sa vie. L’écrivain se décide finalement à les mettre en lumière, réorganisant la narration et l’entremêlant avec ses propres souvenirs des 30 ans où ils se sont côtoyés. L’écrivain trace le portrait d’Urbain Martien, un grand-père aimant mais réservé, survivant de la première guerre mondiale, et passionné du dessin et de la peinture.

Remembrance d’un grand-père adoré :

Le titre fait référence au deux côtés marquants de la vie d’Urbain Martien : Sa participation dans la grande guerre et toutes les traces qui cette boucherie indescriptible avait laissé dans son esprit, et aussi sa passion pour le dessin et la peinture, hérités de son père à lui, peintre et restaurateur de fresques. Même si l’histoire peut être partiellement romancée, la base du récit semble être absolument autobiographique à tous les niveaux.

L’histoire d’Urbain Martien commencera bien avant sa naissance, avec la rencontre ses parents (les arrière grand parents de Stefan Hertmans donc), et va s’étendre jusqu’à bien après sa mort à une âge avancée, en recensant le souvenir laissé par cet homme unique au moment présent, où l’écrivain écrit le livre. C’est l’histoire d’un homme droit et dévot, digne d’un temps révolu, qui a vécu une existence pleine d’ombres et des lumières, marqué par la guerre, sa passion pour l’art, mais aussi par un amour incommensurable dont Urbain gardera un souvenir indélébile et secret.

Hertmans prend un parti pris plus original que cela n’a l’air, divisant le livre en trois parties. Avant, pendant, et après la guerre. En quelque sorte orientés respectivement vers les thèmes de l’art, de la guerre et de l’amour. Dans la première et la troisième, avant et après la guerre donc, le récit sera porté à la première personne par l’écrivain lui-même, mélangeant ses propres réminiscences et son propre ressenti comme enfant ou adulte, au texte écrit par son aïeul. Par contre dans la deuxième partie, le noyau central et émotionnel du livre, la narration passe directement dans la voix d’Urban Martien, qui nous retrace à la première personne toute l’épopée de sa participation à la première guerre mondiale. Le lecteur associera sans doute cette partie à d’autres romans du même style, notamment ‘À l’Ouest, rien de nouveau’ (1929) d’Erich Maria Remarque, qui également présentait avec un réalisme saisissant l’horreur indescriptible des tranchés. Les morts, les parties du corps déchiquetés, l’odeur, la faim, la crasse et en général la futilité et l’absurde d’une guerre épouvantable. Rien n’est épargné, c’est effroyable.

Cette structure en trois parties fait que maintes fois, certains évènements seront vus avec le point de vue de l’écrivain et puis recensés selon le point de vue du grand-père. Cela tisse plein des passerelles dans le récit qui relient les différentes parties. Comme par exemple l’histoire de la montre que son grand-père lui offrit avec plein de fierté dans son enfance, que le futur écrivain Stefan fait tomber aussitôt le faisant éclater en mille morceaux, et qui après nous retrouverons du point de vue du grand-père, pour nous faire comprendre l’incalculable valeur sentimentale de cet objet. Cet objet apparaitra encore une fois plus tard dans le récit. L’attention au détail et à la clôture de tous les éléments dramatiques du récit est remarquable.

‘Guerre et térébenthine’ est un récit rempli de nostalgie, parsemé de moments brillants de grande émotion et lyrisme, qui sont brillamment dosés et anticipés le long de la narration. En plus de la figure d’Urbain Martien, d’autres personnages se détachent du récit, notamment les arrière grand parents de l’écrivain : Céline, femme digne d’extraction bourgeoise qui se marie par amour avec Franciscus Martien, un homme beaucoup moins fortuné, qui travaille comme peintre dans la restauration des fresques des églises. L’amour de ce beau couple sera transmis dans ces mémoires avec beaucoup de tendresse, et le rôle qui jouera sur le jeune Urbain la figure de son père, ce peintre asthmatique et pauvre mais dévoué et droit, est une des clés du livre.

Magnifique hommage de l’écrivain à son grand-père, plein d’amour, de mélancolie et de sensibilité, aussi que de finesse et de subtilité littéraires.


Citation :

« Ainsi, ce paradoxe fut une constante dans sa vie : ce ballottement entre le militaire qu’il avait été par la force des choses et l’artiste qu’il aurait voulu être. Guerre et térébenthine. »

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