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Impossible

Erri De Luca

(Impossibile, 2019)
Traduction : Danièle Valin. Langue d’origine : Italien
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Face à un jeune juge d’instruction, un vieux montagnard raconte sa version des faits : En faisant seul une randonnée en haute montagne dans les Dolomites, il aperçoit un autre montagnard sur le sentier devant lui, puis il le perd de vue. Plus tard il voit en contrebas des habilles de ce qui ressemble être un corps. Le vieux montagnard appelle aussi tout le secours mais c’est trop tard, la chute a été mortelle. Il découvrira après que, par le plus grand des hasards, le mort était un ancien camarade de jeunesse de la branche activiste du parti communiste italien. Un homme qui avait trahi lui et ses amis de la lutte partisane, en les dénonçant à la justice par terrorisme, ce qui lui avait fait écoper beaucoup d’années en prison. Mais à la montagne il n’avait pas reconnu celui qui l’avait trahi, la cause sa chute étant probablement un simple accident de montagne. Le juge ne croit pas à cette version de faits, et accusé le vieux montagnard de participer à un homicide car, selon lui, cette coïncidence est tout simplement impossible.

Huis-clos judiciaire de haute voltige :

Ce simple mais magnifique roman se structure autour de deux façons de raconter l’histoire, qui s’alternent et se complémentent dans un ensemble très épuré et presque minimaliste. D’un côté on trouve le rapport du procès-verbal entre le jeune juge et le vieux montagnard (aucun n’est nommé), sans aucun narrateur, presque comme dans une œuvre de théâtre où on dispose seulement des dialogues, sans aucune référence directe des ressentis des deux personnages. D’un autre côté, dans la deuxième ligne narrative alternée, le vieux montagnard s’exprime à la deuxième personne depuis sa cellule de prison, adressant des lettres à son amour, une femme qu’il appelle Amoremio. Dans chacune de ces lettres qui n’enverra jamais, il évoque la séance précédente du procès-verbal face au juge d’instruction.

Dans cet huis-clos époustouflant entre les deux hommes, le jeune juge et le vieil accusé, c’est deux façons différentes de voir la vie qui s’affrontent. Au début, ces conversations vont ressasser les faits dont il est accusé le vieux montagnard, puis elles vont évoquer l’amitié et le passé activiste commun avec l’homme trouvé mort à la montagne. Comment ils ont pu passer d’amis à ennemis ? Comment l’accusé a vécu cette trahison ? Quand est-ce qu’il a échafaudé ses plans de revanche ? Le juge essaie de le faire craquer et passer aux aveux mais le vieil homme a la bouteille, refuse un avocat d’office, et se défend tout seul avec aplomb et panache. Petit à petit les dialogues dérivent vers d’autres sujets plus généraux, des digressions parfois philosophiques, qui vont mettre en valeur ces deux façons différentes de voir le monde. Les répliques fusent, des piques cinglantes soulignent la différence entre la jeunesse du juge et l’expérience de l’accusé. C’est la joute verbale.

Les deux personnages sont on ne peut plus contrastés, mais cependant leurs échanges brillent par l’intelligence et la réflexion. Le juge utilisera tous les moyens à sa disposition pour exercer la pression, inclus des menaces d’isolement, et même le bluff, mais l’accusé reste imperturbable. Fasciné par le discours et la réflexion philosophique de l’accusé, le juge outrepassera une fois et une autre les limites de sa fonction, essayant presque un rapprochement amical avec l’accusé. Mais pour le vieux montagnard le jeune en face de lui sera toujours le magistrat qui l’accuse. Il n’hésitera pas à lui renvoyer le déséquilibre de leur situation, tout en soulignant au juge qu’il n’a aucune influence sur sa vie, aucun levier, aucun moyen de pression, car à son âge sa vie est déjà derrière lui, et il s’en fout complétement de passer quelques temps derrière les barreaux (« À mon âge, la prison prive de peu. »). Le montagnard semble avoir toujours la supériorité morale vis-à-vis du jeune juge.

Comme dans tout bon roman, les faits en eux-mêmes, l’intrigue, n’est pas l’axe du roman. C’est ce duel de haute voltige entre la jeunesse et la vieillesse, entre la passion et la réflexion, entre et la fonction et l’engagement. Sobre et ciselé. Classe.


Citation :

« Impossible c’est la définition d’un événement jusqu’au moment où il se produit. »

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