Littérature des 5 continents : EuropeRoyaume-Uni

Jude l’obscur

Thomas Hardy

(Jude the obscure, 1896)
Traduction : Fanny William Laparra.   Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

L’orphelin Jude Fawley vit avec une tante qui ne lui donne pas trop d’affection. Jude grandi dans un milieu très humble dans lequel, ses rêves d’aller à l’université sont difficiles. Mais en autodidacte, dans des instants dérobés après des journées de travail épuisantes, il va réussir à apprendre le latin et le grec, ces langues qui le passionnent.

Pendant qu’il réalise que ses rêves seront peut-être impossibles, il commencera à travailler comme maçon dans la réparation et restauration des églises. Il se fera piéger par une femme délurée et superficielle qui lui embobinera pour pouvoir se marier avec lui. Le mariage n’est pas heureux et quand Jude tombe éperdument amoureux de sa cousine Sue Bridehead, il réalisera qu’il est prisonnier de l’institution du mariage, ce lien que la morale et la société ne lui permettent pas de briser.

Le mariage comme une prison :

Le mariage ce n’est pas bien, la religion c’est encore pire. La critique de Hardy aux mœurs et la morale de son époque est sans appel. En nous présentant un cas de figure dans lequel le divorce aurait fourni une issue honorable, qui aurait permis ces personnages foncièrement gentils devenir une famille aimante et passer à côté d’une vie tragique, Hardy réussi à froisser les défenseurs de la morale. Le roman fit un scandale monumental (L’évêque d’Exeter brula un exemplaire), une réception de style similaire aux romans les plus scabreux de Zola. Sauf que, à différence du français qui était à l’aise dans le scandale, l’anglais se replia sur lui-même et, à 56 ans, donna sa carrière d’écrivain de romans par finie, et se dédia à la poésie pour le reste de sa vie.

Donc, très important de comprendre le contexte sociétal de l’apparition de ce roman morale (décrit comme ça par Hardy lui-même), pour se rendre compte de la hardiesse et courage de cet écrivain dans son effort pour dénoncer une situation injuste, et l’hypocrisie de la société qui juge et qui étouffe les gens sans leur laisser une moindre possibilité de rattraper une erreur de jeunesse.

Car, comme d’habitude chez Hardy, le passé revient pour hanter le présent, et nos personnages sont démunis face aux conséquences de ce retour en arrière. Le ton ici est encore plus sombre que dans ses autres romans, presque lugubre, très pessimiste, c’est l’histoire d’une désillusion.

La seule lumière vient de ce complexe lien amoureux entre Jude et Sue : Une relation honnête, presque naïve, qui doit surmonter les épreuves, lutter contre les conventions et avancer ensemble contre tous. C’est une passion discrète, que le reste du monde n’arrivera pas à accepter. L’opinion publique va les poursuivre, les juger et les torturer. Cependant, le lecteur se range totalement de leur côté (Possiblement le lecteur de l’époque aussi, malgré la morale victorienne qui dominait les mœurs de la fin du XIXe siècle). Leur amour est beau, c’est le monde qui est moche.

Jude, fou amoureux, mais piètre stratège de l’amour, n’arrivera jamais à avoir assez de courage pour prendre les bonnes décisions, et Sue, en proie à des milliers de contradictions, ne cessera de faire des allers-retours dans ses propos, soutenue par Jude dans chacune des étapes de doute. Ils passent de la décision de ne plus se revoir à l’anxiété de se retrouver en seulement une journée.

Jude lui-même résume toutes les contradictions du couple dans cette phrase : « On est terriblement sensibles, cela c’est vraiment le problème chez nous ! »

Deux autres personnages vont nous compléter ce tableau. Phillotson, ancien professeur de Jude, gentil mais convenu et banal, qui tombera amoureux de Sue. Ce sera un peu la faute de Jude, car c’est lui qui les a présentés. Il y a aussi, Arabella, la femme de Jude, personnage louche et double, un peu amorale, mais qui s’en tire plutôt bien grâce à son égoïsme plus terre à terre et ses stratagèmes. Ce quadrangle amoureux donne une solide structure au roman.

L’institution du mariage est mise à mal (voir citations en bas), dans ce roman-plaidoyer du droit au divorce, qui est d’une audace inouïe pour l’époque. Les méchants du livre ne sont ni Arabella, ni Phillotson. Ce sont les croyances religieuses radicales, le regard impitoyable de la société et la sacrosainte institution du mariage, voilà le trio d’ennemis redoutables qui devra affronter notre couple de candides.

‘Jude, l’obscure’ et ‘Tess d’Urberville’, ses deux chefs-d’œuvre, ainsi comme une bonne partie de ses romans, sont empreints d’une tragique tristesse, qui lui ont donné une certaine réputation d’auteur sombre. À mon sens, il est un peu le Zola anglais. Cet écrivain classique, peut-être moins connu que d’autres écrivains de la même époque, est un artiste unique qui nous offre souvent des portraits tristes mais réalistes de la femme soumise aux mœurs pudibonds de la société de la fin du XIXe siècle. Comme d’habitude avec Hardy, préparez vos mouchoirs, ou si vous avez un cœur trop faible, abstenez-vous.


Citations :

« Leurs vies étaient détruites, songea-t-il ; anéanties par l’erreur fondamentale que constituait leur mariage : celle d’avoir établi un contrat permanent sur un sentiment éphémère n’ayant pas nécessairement de rapport avec les affinités qui, seules, rendent tolérables les relations du couple durant toute une vie. »

 

« Je ne suis pas aussi exceptionnelle que vous le croyez. Il y a moins de femmes aimant le mariage que vous ne supposez, seulement elles l’acceptent à cause de la dignité qu’il leur confère, des avantages sociaux qu’elles en retirent parfois : dignité et avantages dont je suis toute disposée à me passer. »

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