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Kallocaïne

Karin Boye

(Kallocain, 1940)
Traduction : Leo Dhayer.   Langue d’origine : Suédois
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Dans le futur, l’état unique est gouverné de façon totalitaire, les hommes sont contrôlés par des caméras et la liberté est sous permanente surveillance. Notre narrateur, un chimiste spécialisé dans l’essai de drogues sur des sujets volontaires, fier de ses contributions à l’état, travaille dans une version du sérum de la vérité qui obligerai n’importe quel citoyen à avouer la moindre faute. La kallocaïne qu’il a développé permettrait de contrôler la pensée des individus, détectant les personnes susceptibles de douter de l’état et du système, pour avorter la moindre rébellion avant qu’elle ne se produise.

Dystopie sur le contrôle de la pensée :

‘Kallocaïne’, publié en 1940, est un autre des sources d’inspiration du roman de George Orwell ‘1984’. Même si le roman d’Orwell, publié neuf ans plus tard, va beaucoup plus loin autant à niveau littéraire que sociologique, ce classique suédois est une lecture fascinante, qui avança pas mal de concepts repris dans ‘1984’ et d’autres dystopies, comme le crime par la pensée, l’idée de la dénonciation au sein de la famille, et la renonce à la propre identité pour se soumettre à l’état. Autant des idées originales que Karin Boye développa dans ce roman unique et fondateur.

À différence d’autres dystopies comme ‘Nous’ de Zamiatine, ‘La servante écarlate’ de Atwood, ‘Le meilleur des mondes’ de Huxley, ou le propre ‘1984’ d’Orwell, ici le world building est très simple. Boye ne s’attarde pas à nous décrire le fonctionnement de la société dans ses aspects quotidiens et pratiques, mais se concentre plutôt sur le côté psychologique d’un seul personnage, un chimiste, qui consigne tout dans son journal de bord, visiblement depuis une prison, tous les évènements qui ont façonné sa création ; la fameuse Kallocaïne, drogue qui permet d’extraire la vérité des individus. Les aveux forcés résultat de ses expériences vont permettre de développer le concept de crime de la pensée. Considérer coupable d’un crime celui qui avait intention de le commettre, même si le crime n’a pas eu lieu, sera le dilemme moral autour duquel tournera la narration.

On ne saura pas grand-chose sur le reste de ce monde, puisque on se concentre sur le chimiste, sa création, et ses implications. Narré à la première personne, le roman dévoile par des bribes du récit les doutes du narrateur sur sa propre création, doutes qu’il essaie de se cacher à lui-même, donc au lecteur. Autour de lui, notamment sa femme, et son superviseur Rissen, sont figures ambiguës, dont les intentions sembleront opaques autant au lecteur qu’au protagoniste narrateur. Le roman installe un climat de méfiance et de peur de la dénonciation permanente. Notre narrateur n’arrive pas à saisir l’ensemble de son entourage car le contrôle est total et personne n’ose pas s’exprimer librement. Cette ambivalence psychologique oppressante des personnages, filtrée par le point de vue du narrateur, est sans doute la partie la plus intéressante de ce livre, et c’est ce qui fait avancer les enjeux de la narration.

Malgré que cela manque un peu de développement, le côté visionnaire du roman reste quand même remarquable. À découvrir.


Citation :

« Je songeai alors à ce jeune homme que nous avions interrogé. (…) Il avait expliqué combien il trouvait certains silences éprouvants, comment on se retrouvait exposé à nu en se taisant, et je comprenais à présent parfaitement ce qu’il entendait par là. »

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