(1892)
Langue d’origine : Français
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Après la déception de sa vie de paysan, décrite dans ‘La terre’, Jean Macquart reprend du service comme caporal dans l’armée française pendant la guerre Franco-prussienne de 1870. Jean rencontrera sous ses ordres le bourgeois Maurice Levasseur, qui au début le méprise, de haut de leur différence de classe, mais à qui il s’attache rapidement. Le 106ème régiment auquel ils appartiennent sera renvoyé dans tous les sens le long des routes dans le décombres de la progressive défaite de l’armée française, jusqu’à que l’affrontement avec les forces prussiennes éclatera de façon tragique lors de la bataille de Sedan. Malgré leurs origines différentes, Jean et Maurice vont se lier d’une très belle amitié, tandis qu’autour d’eux le monde s’écroule.
La guerre et les deux amis :
‘La débâcle’ est le dix-neuvième volume de la série Les Rougon-Macquart, centré sur le monde militaire de l’armée française et, plus concrètement, c’est le roman dédié à la guerre.
C’est un ouvrage méticuleusement documenté (rien de nouveau chez Zola), qui va se structurer autour de la défaite de l’armée française à Sedan, qui marqua l’exil de l’empereur Napoléon III, la fin du deuxième empire, et le début de la troisième république. Par ce fait, cet ouvrage clôt le cycle historique initié dans le premier roman de la série, ‘La fortune des Rougon, où le coup d’état de décembre 1851, mettait en place le Second Empire.
Dans les premières ébauches de la saga, planifiée vers 1865-1866, Zola avait prévu situer son roman militaire lors de la guerre France-Italie de 1859, mais l’éclatement de la guerre Franco-Prussienne en 1870 et la défaite française qui débaucha dans la commune en 1871, changèrent ses plans et finirent pour donner un nouveau cadre à ce fabuleux fresque historique. Au moment de la publication, ces évènements marquants dataient d’à peine vingt ans et le publique les avait bien présents. Le roman eut un succès colossal, et fut probablement le plus vendu de son vivant (Plus de 200.000 exemplaires à la mort de son auteur)
Par la première fois dans toute la série, le roman ne se centre pas d’abord dans les personnages. Ils ne déclenchent pas l’intrigue, avec ses ambitions, ses défauts ou ses passions, ils la subissent. Pour la première fois chez Zola, le cadre c’est le moteur de l’action. Les personnages sont petits face aux évènements historiques. Il y a dans ‘La débâcle’ une volonté très délibéré de présenter l’humain comme quelque chose d’infinitésimale en comparaison à la magnitude des évènements, complètement futile à l’échelle de cette guerre qui déchira la France. Les mouvements de troupes sont ultra détaillés et documentés, dans un ensemble assez réaliste qui donne une sensation d’évènement grandiose, dans le style des scènes de guerre dans ‘La guerre et la paix’. Comme dans l’œuvre de Tolstoï, l’homme est minuscule face à la démesure des conflits internationaux.
Le livre est un plaidoyer sans appel contre la guerre et la misère physique et humaine qui l’entoure. Certaines scènes de désolation sont absolument dantesques. C’est parfois glauque et glaçant, ce qui peut choquer ceux qui n’ont pas l’habitude du style Zola. L’écrivain s’attache à montrer la vie dans l’armée avec un réalisme effarant : Autre les obus et les baïonnettes, la crasse, la faim, la fatigue, la mort et la misère morale sont la base d’un quotidien abominable. Parmi ce monde impitoyable, cru et sans espoir, brille la lumière de cette amitié inébranlable entre Jean et Maurice. Une amitié presque platonique qui devrait incarner la concorde des peuples qui composent la France.
Les deux personnages sont quand même bien marqués : Jean, le paysan illettré, incarne la vieille raison française, l’homme juste et solide. L’enfant Jean, frère de la fameuse Gervaise Macquart, apparaît déjà dans le premier roman de la saga : ‘La fortune des Rougon’, puis aussi dans ‘La terre’. Cependant, il ne possède pas la fameuse tare héréditaire de la famille qui vertèbre la saga. C’est un personnage équilibré, attaché à la terre et à des valeurs d’effort, de justice et de sacrifice, tandis que Maurice, le bourgeois intellectuel, incarnera un monde plus volage, changeant et hédoniste, moins solide, plus révolutionnaire peut-être.
La guerre effacera toutes leurs différences, pour solidifier une touchante histoire d’amitié que Zola place au centre du cœur émotionnel du récit. Leurs différences vont refaire surface pour intégrer les enjeux dramatiques dans la dernière partie du récit. Un bon ensemble de personnages secondaires complète le tableau, certains des vrais personnages historiques, comme la figure tragique de l’empereur lui-même. Quelques personnages féminins contribuent à dynamiser le récit et à le faire plus intéressant, je pense particulièrement à la sœur à Maurice, Henriette, incarnation de l’abnégation et la justice, qualités qui devraient être la basé de la nouvelle France sur laquelle Zola misait pour l’avenir.
Le livre est très critique avec la mauvaise organisation de l’armée française, et souvent ses généraux sont présentés comme des hommes peu empathiques qui jouent à la bataille avec des petits soldats-jouets. La vision des prussiens est assez monolithique : sans les présenter comme des méchants, ils seront souvent vus comme des guerriers froids et impitoyables, organisés avec une efficacité sans faille. Le livre récolta quelques critiques pour sa dernière partie, celle dédié à la commune : Sans spoiler, Zola laissa transparaître peut-être un peu trop ses idées personnelles. Il abhorrait la commune (lui-même avait été emprisonné brièvement lors de son passage à Paris en 1871) et soutenait le gouvernement qui siégeait à Versailles quand il écrasa la révolte avec main de fer lors de la semaine sanglante. Certaines personnes bien à gauche, et des révolutionnaires dans l’âme peuvent être un peu choqués par cette critique désinvolte de la commune de la part d’un Zola qui ne dissimule absolument pas son avis.
Le livre se divise en trois parties de taille similaire : Le prélude à la guerre, la bataille de Sedan et les conséquences de la défaite. C’est une œuvre magnifique et grandiose, d’une échelle assez monumentale qui, au-delà des horreurs de la guerre, nous émeut avec l’histoire d’une simple et touchante amitié.
Citation :
« Et il n’était guère plus de huit heures, et il attendait l’inévitable résultat de la bataille, les yeux sur l’échiquier géant, occupé à mener cette poussière d’hommes, l’enragement de ces quelques points noirs, perdus au milieu de l’éternelle et souriante nature. »








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