(Początek, 1986)
Traduction : Gérard Conio. Langue d’origine : Polonais
⭐⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Varsovie, pendant la shoah. Plusieurs personnages de différents bords et milieux ; allemands, juifs, polonais, russes, chrétiens, riches, pauvres, font face aux conséquences dévastatrices de la deuxième guerre mondiale et du nazisme. Les juifs, concentrés dans leur ghetto sous la menace de la déportation dans les camps de concentration, essaient d’échapper à l’effroyable réalité comme il peuvent. Tandis que le jeune juif Henryk va s’évader pour vivre dans la clandestinité, Mme Seidenman essayera de changer de papiers et effacer son identité juive.
Le commencement :
‘Le commencement’ (on évitera d’utiliser la traduction française du titre) est un livre fort, émouvant et très puissant. Très intelligemment ficelé par la plume de Szczypiorski, un auteur polonais relativement méconnu ailleurs son pays, ce roman joue sur une structure très éclatée mais bien réfléchie, dédiant à tour de rôle chaque chapitre à des personnages différents, agrémentant la narration petit à petit des liens qui les unissent. Chaque chapitre se concentrera sur la vie des personnages pendant la shoah, puis se projettera plusieurs décennies dans le futur, pour montrer les conséquences de ce terrible vécu dans leur avenir.
Ainsi, le roman se centre sur la Shoah mais d’autres événements de l’histoire polonaise s’immiscent dans la narration : comme l’éphémère indépendance Polonaise entre les deux guerres, avant d’être envahie par les nazis, puis partagée entre les allemands et les soviétiques, et puis assimilé en tant que république soviétique. Mais aussi les nouvelles vagues antisémites, qui entrainèrent les expulsions des derniers juifs qui restèrent en Pologne en 1956, et celle définitive de 1967/68.
Szczypiorski, donc, tisse petit à petit un ensemble choral, délibérément très hétérogène de personnages dont les destins seront plus ou moins liés. Malgré les différences énormes entre les personnages, tous seront unis par une volonté littéraire très nette : Celle de façonner l’identité polonaise, véritable protagoniste du roman. Pendant la guerre, peut-être avant ou après, tous les personnages seront, à un moment ou à un autre, appelés à réaliser ce sentiment personnel et unique en lien au pays. Malheureusement le cataclysme mené par la shoah, fera voler en éclats cette identité née de la diversité, provoquant un nouveau commencement (titre original du roman), qui ouvrira la voie à un nouveau chapitre pour le pays.
Dans la série ‘Titre français absurde’ sur laquelle je compte écrire un article un jour, ‘La joli Mme Seidenman’ aura une place de préférence. Au-delà de la traduction totalement fausse du titre (voir suivant paragraphe), Mme Seidenman est seulement un personnage de plus dans un roman totalement choral. C’est par hasard que les éditeurs français ont choisi le seul personnage féminin principale parmi une bonne dizaine, et qu’ils ont mis une peinture d’une femme séductrice dans la pochette ? Ou bien essayaient d’effacer la réalité de ce roman, qui est dur, sombre, plutôt masculin et totalement concentré sur la résilience des humains pendant les horreurs vécus en Pologne lors de la shoah ?
Heureusement, la traduction du livre lui-même semble absolument magnifique, et j’en suis persuadé que la bévue incroyable du titre est due aux éditeurs et non pas au traducteur, Gérard Conio, un érudit spécialisé des lettres russes et polonaises. On a pu constater le même procédé dans les traductions anglaise, espagnole et italienne. Le roman fut publié en Pologne en 1988 avec le titre ‘Początek’, qui semble se traduire par genèse ou commencement, et qui ferait référence à cette nouvelle Pologne, qui résulterait de la guerre mondiale et de la déportation massive des minorités. Le peuple polonais doit maintenant apprendre à vivre seul. L’auteur lui-même nous explique le sens du titre dans la postface, en réponse à une question de Gérard Conio :
« Le mot polonais pour ‘commencement’ est beaucoup plus riche de sens que dans d’autres langues. Il peut signifier ‘Genèse’ c’est-à-dire : création. Avant la guerre, plusieurs peuples cohabitaient en Pologne : Des polonais, des Juifs, des Allemands, des Juifs, des Ukrainiens, des Russes blancs, des Tartares, des Arméniens, des Lituaniens. L’histoire et la culture polonaise résultent de cette coexistence. Depuis la fin de la guerre, un seul peuple vit en Pologne : Ce pays est aujourd’hui un état sans minorités : Elles furent massacrées, déportées, déplacées. La culture polonaise est celle d’un peuple qui doit vivre seul. »
La première citation ci-bas, reprend le passage du livre où ce ‘commencement’ est évoqué.
Roman absolument fabuleux, même si évidemment très triste. Pas recommandé pour des âmes sensibles.
Citations :
« Se peut-il qu’il eût alors l’impression non d’une fin mais d’un commencement ? Se peut-il qu’au moment où la silhouette d’Henryk disparaissait à ses yeux, il comprit que s’ouvrait un nouveau chapitre qui durerait toute sa vie ? Plus tard, il en serait convaincu. Ce jour-là, penserait bien souvent, fut le jour où tout a vraiment commencé, (…) »
« (…) la femme regardait Henryk manger et son visage était serein, souriant, peut-être avec une pointe d’ironie, car elle craignait sa propre bonté, sa propre honnêteté : elle savait que dans el monde où elle vivait il ne fallait pas être bon, honnête, que d’habitude cela se terminait mal. »
« Ils comprenaient tous les deux qu’ils étaient soudain des adultes. Et ils ne s’en étonnaient point. Qu’on le voulût ou non, l’un d’eux devait mourir. À l’approche de la mort, même les petits enfants vieillissent. »








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