Littérature des 5 continents : Europe・Irlande
Littérature Europe Irlande John Banville La mer

La mer

John Banville

(The sea, 2005)
Traduction : Michèle Albaret-Maatsch. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Max Morden, professeur d’histoire de l’art retraité, essaie de faire le deuil de la mort de sa femme, Anna. Il retourne dans la maison de son enfance près de la mer, et la narration revient en arrière, lorsque enfant, il était fasciné par ses voisins, les Grace. Le petit Max est d’abord très intéressé par la mère, Connie, mais petit à petit il tombe sous le charme de sa fille, Chloé, jeune fille à la personnalité mystérieuse.

Deuil par le passé :

‘La mer’ est un livre merveilleusement bien écrit, truffé des phrases d’une beauté stupéfiante, si riche que pour mon niveau d’anglais la lecture devenait parfois un défi. Un peu comme dans l’œuvre de Truman Capote, la surenchère d’adjectifs et le langage relevé peut compliquer la lecture si vous choisissez de lire le livre dans la version originale. Je ne peux pas me prononcer sur la traduction française, mais selon les extraits que j’ai pu lire, cela garde pas mal cet esprit poétique et recherché que Banville a empreint à son œuvre. C’est donc sans doute de la haute littérature, mais soyez avertis, ‘La mer’ est un roman complexe et parfois pas facile à lire.

Le thème principal est le deuil. Tout, tout, tout tourne autour de cela. Je ne peux pas déployer davantage par un souci de spoiler, car le livre ménage de façon incroyablement subtile toute une série de micro-rebondissements que petit à petit vont rassembler les pièces du puzzle et nous donner une vision complète de la vie de Max, dont on sait peu au début.

Banville nous présente une sorte de journal qui suit chaotiquement le flux de la pensée de Max pendant qu’il remémore quelques évènements marquants de sa vie. Cet homme plutôt dépressif, essayant de gérer le deuil de la mort de sa femme, revient à Ballyless, endroit où la famille passait l’été lors qu’il était enfant. Il loue une chambre dans cet endroit plein de souvenirs, où, bizarrement, sa femme n’avait jamais été présente. Pour expliquer le lien entre son enfance et son deuil, Banville propose une alternance constante entre trois lignes temporaires : Le présent avec Max qui retourne dans les lieux de son enfance. Le passé lointain avec Max enfant fasciné par ses voisins, les Grace, un couple avec deux enfants et une nounou, aussi riches que mystérieux. Et puis un passé plus récent avec les jours difficiles qui ont précédé la mort de sa femme Anna.

Ces aller-retours sur ces trois temporalités, couplés avec le langage relevé et la narration subtile de Banville, composent un ensemble puissant et fin mais qui peut devenir par moments ardu à lire. Pour compliquer les choses, le livre est narré à la première personne, et on comprend vite que Max ne nous dit pas tout. Au moins, pas tout de suite. Il faut déceler ce qui se passe entre les mots et le flux aléatoire de sa pensée. Même si un peu prétentieux par moments, c’est quand même très beau.

Prix Booker 2005.


Citation :

« Nous portons les morts en nous jusqu’à ce que nous mourions aussi, et, après, c’est nous qui sommes portés quelque temps, puis ceux qui nous ont portés tombent à leur tour et ainsi de suite jusqu’à d’inimaginables générations. Je me souviens d’Anna, notre fille Claire se souviendra d’Anna et de moi, puis Claire s’en ira et resteront ceux qui se souviendront d’elle, mais pas de nous, et ce sera là notre fin ultime. C’est vrai, il restera toujours quelque chose de nous, une photographie fade, un brin de cheveux, quelques empreintes digitales, un saupoudrage d’atomes dans l’air de la chambre où on respira par la dernière fois, et cependant tout cela ne sera pas nous, ce que nous sommes et fûmes, mais la poussière des morts. »

0 Comments

Submit a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Vous pourriez aussi aimer

La maison vide

La maison vide

Le narrateur entre dans la maison vide à la recherche de la Légion d’honneur qui appartenait à Jules, son arrière-grand-père et héros de la Première Guerre mondiale, mari de son arrière-grand-mère, Marie-Ernestine, une grande dame dotée d’un talent prodigieux pour le piano. Parmi tous les souvenirs amoncelés dans cette pièce oubliée, une vieille photo attire son attention. La fille de Jules et Marie-Ernestine, sa grand-mère Marguerite, absente de tous les récits pour on ne sait quel mystère, a été découpée aux ciseaux dans cette image. Comme si quelqu’un avait voulu supprimer l’existence de cette femme en vue des générations futures.

read more
Le livre de Dina I : Les limons vides

Le livre de Dina I : Les limons vides

Nord de la Norvège, vers le milieu du XIXe siècle. Hors de contrôle sur la glace, un traîneau descend un ravin à toute vitesse vers le précipice. À bord, Dina essaie de reprendre le contrôle du cheval. Elle menait son mari vers l’hôpital pour le faire opérer de la gangrène, mais le traîneau dérape vers le bord de l’abîme, projetant l’homme dans le vide. À nouveau marquée par le drame, Dina commence à se remémorer sa jeunesse et les événements tragiques qui l’ont marquée et ont fait d’elle une femme singulière et énigmatique.

read more
Les chaussures italiennes

Les chaussures italiennes

Depuis une douzaine d’années, l’ancien chirurgien Fredrik Welin vit coupé du monde dans une maison sur une île déserte, perdue au large des côtes suédoises. Seul le postier lui rend visite de temps en temps, pour se plaindre d’un mal hypothétique ou d’un autre. Loin des blocs opératoires, Welin a développé des habitudes de loup solitaire, comme prendre un bain dans les eaux glacées de la baie tous les matins ou contempler une gigantesque fourmilière qui grandit dans sa cuisine. Jusqu’à ce qu’un jour une femme…

read more
La Madone en manteau de fourrure

La Madone en manteau de fourrure

Mehmet Raif est envoyé par son père en Allemagne pour qu’il apprenne le métier de savonnier. Sauf que le jeune homme se propose de vivre sa vie dans l’univers déjanté des cabarets et des cercles artistiques du Berlin des années 20 du XXe siècle. Lors d’une exposition, le jeune homme tombe éperdument amoureux d’une femme aperçue dans un tableau : la Madone au manteau de fourrure.

read more