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Littérature Europe Suisse Alice Rivaz La paix des ruches

La paix des ruches

Alice Rivaz

(1947)
Langue d’origine : Français
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte cette novella :

Jeanne réalise qu’elle n’aime plus son mari, Philippe. Pourtant, aux débuts de leur relation, la passion et l’amour étaient bien présents, mais au fur des années les sentiments se sont taris et la non-communication s’est installé dans le couple. Sans enfants, piégée dans la frustration de ce mariage fade et monotone où les journées s’éternisent sans saveur, Jeanne contemple le divorce.

Traité féministe sur la frustration féminine :

Le titre ‘La paix des ruches’ est peut-être une métaphore des milliers de foyers où tout semble lisse et serein, mais le bonheur est absent du côté des femmes. Jeanne est une femme plutôt banale qui, comme la plupart de ses copines, mène une vie bourgeoise stable, heureuse en apparence, mais remplie d’ennui et frustration. La première phrase du livre donne parfaitement le ton : « Je crois que je n’aime plus mon mari ». Écrit à la première personne sous la forme d’un journal intime, et avec très peu d’action, la narration se déroule entièrement dans la tête de Jeanne, désespérée par l’impossibilité d’amorcer le moindre changement.

Dans cette petite novella écrite rien de moins qu’en 1947, Alice Rivaz présente l’institution du mariage dans l’Europe des années 40, d’un point d’un point de vue très féministe. Elle dénonce le sexisme rampant de l’époque, la discrimination en matière d’emploi, le déséquilibre salarial, le piège du mariage, l’inégalité absolue dans la répartition des tâches ménagères, l’incapacité de l’homme à trouver injuste la situation, la surcharge mentale, la pression de l’idéal de beauté féminine, la soumission du corps de la femme au désir de l’homme, même le mansplaining, tout est déjà là. C’est très actuel. Même si on parle de dactylos, de secrétaires et des chapeaux et de fringues à la mode des années 40, le fond de la question reste rageusement moderne et d’actualité.

Sans spoiler, ce female gaze, cette vision féminine et féministe totalement assumé du roman, n’est mise face à ses contradictions que relativement tard, dans la dernière partie du récit, lorsque Jeanne semble chercher plus activement des réponses à ses questionnements, seulement pour trouver des nouveaux murs et des nouvelles frustrations. À travers cette Mame Bovary suisse, Rivaz déploie l’éventail restreint de possibilités qui s’ouvraient à la femme de l’époque, et qui malheureusement continue toujours quelque part dans le monde et même dans nos foyers.

Assez triste mais très lucide, ‘La paix de ruches’, décrypte le couple et l’insatisfaction du mariage, avec finesse, classe et une remarquable acuité psychologique.


Citations :

« Certaines présences, et surtout celle de mon mari, me coupent de mes propres racines, m’empêchent même de m’approcher de moi. »

 

« C’est que nous étions des amoureuses, et qu’ils ont fait de nous des ménagères, des cuisinières… Voilà ce que nous avons peine à leur pardonner. »

 

« Ce que nous n’aimons pas, c’est cette absence de solidarité entre eux et nous, cette incorrection première dans la distribution des tâches journalières entre eux et nous. Quand donc apprendront-ils le sens de la justice, qui pourtant enfle parfois leur voix dans les parlements, les cathédrales, qui les fait descendre dans la rue, et élever des barricades ? »

 

« Non, je ne crois pas que ce soit tant d’amour qu’il faudrait les sevrer, mais de soins domestiques. Nous ne leur ferions plus à manger, nous ne prendrions plus soin d’eux. Ils feraient leurs lits eux-mêmes, leurs popotes eux-mêmes, leurs petites lessives et leurs repassages eux-mêmes. Nous les laisserions même repriser leurs chaussettes et en tricoter de nouvelles. Le monde entier en serait changé et l’histoire, certes, prendrait un nouveau cours. »

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