(Sakmé Apie Juza, 1979)
Traduction : Denise Yoccoz-Neugnot. Langue d’origine : Lituanien
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Lituanie, début du XXe siècle. Suite à un chagrin d’amour, le paysan Youza décide de s’installer dans le Kaïrabaïlé, une région marécageuse en bordure du village où sa famille garde une petite partie de terres sans trop de valeur. Concentré sur la production de miel et l’élevage de quelques bêtes, Youza travaille d’arrache-pied pour être indépendant et faire fonctionner sa ferme, loin de sa famille et coupé du monde. Mais cette homme rustre et bourru qui ne souhaite d’autre chose qu’on lui fiche la paix, verra son quotidien de solitude interrompu par la multitude de conflits qui secouent la région et le monde.
Histoire d’un paysan bourru :
Né avec le XXᵉ siècle, le roman suit la vie de ce paysan lituanien, acariâtre et un peu excentrique, qui ne souhaite plus aucun contact avec la société après une terrible déception amoureuse. Il faut dire qu’en plus de ce chagrin d’amour, notre protagoniste est déjà, à la base, un homme très peu sociable, qui parle très peu et a du mal à comprendre son entourage ainsi que ce qu’on attend de lui. Aujourd’hui, on dirait peut-être que Youza est atteint d’un trouble du spectre de l’autisme, mais rien de tel n’est mentionné dans le roman.
Bref, je dis tout cela parce que, si l’on ne prend pas en compte la singularité de notre protagoniste, il y a de fortes chances que le lecteur n’éprouve pas la moindre empathie pour lui. Il ne prononce qu’à peine plus d’une centaine de mots dans tout le roman, et plus de la moitié servent à exprimer qu’il ne comprend pas ce qu’on lui demande.
Il est réellement âpre et bougon, et pourtant Youza ne demande qu’à exercer sa liberté de vivre seul et à ce qu’on le laisse tranquille. Mais dans le contexte convulsé de l’Europe de la première moitié du siècle, cela semble peu probable. La Première Guerre mondiale mènera la Lituanie à son indépendance, mais la révolution bolchevique qui s’ensuit débouchera sur la domination soviétique et l’installation des kolkhozes, avec des demandes constantes de collectivisation des biens que Youza, bien sûr, ne parviendra jamais à comprendre.
La montée des nazis au pouvoir entraîne la fuite des Juifs qui tentent d’échapper à la déportation, passant bien sûr par le marais qui entoure la propriété de Youza. Puis, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est le retour des Soviets qui prennent le pouvoir dans la région, réinstallant ce communisme auquel Youza, individualiste dans l’âme, n’adhère absolument pas. Des rescapés de tous ces conflits finissent par demander secours aux portes de sa maison, dans cette région isolée où il comptait passer des jours paisibles loin de tout et de tous. Youza sera contraint de prendre parti, à contrecœur.
Avec un style simple mais très limpide, la narration adopte le point de vue de Youza, et le lecteur découvre les changements en même temps que notre protagoniste, même si, probablement, il en perçoit une vision plus globale que lui. L’ermite Youza vit tellement replié sur lui-même que toute intervention extérieure, même les visites épisodiques de son frère Adomas ou de sa descendance, lui pose un problème. Mais, sans surprise, malgré ce côté brut et primitif, Youza a un cœur en or.
Magnifique roman qui utilise la petite histoire d’un rude paysan lituanien pour raconter la grande histoire du siècle. Un récit fin, intelligent et assez addictif sur le plan narratif, malgré la rusticité du protagoniste principal.
Citation :
« Youza n’avait jamais été bavard. Il était même réputé pour ça depuis son enfance. Et après aussi – toute sa vie. Il avait appris un tas de choses, mais pas à prononcer de longs discours. Même quand il ouvrait son missel, il cherchait la prière la plus courte pour moins encombrer la tête du bon Dieu. »








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