(The only story, 2018)
Traduction : Jean-Pierre Aoustin. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
À l’approche de ses soixante-dix ans, Paul remémore l’histoire d’amour qui aurait marqué toute sa vie, la seule qui vaille la peine d’être racontée. On est dans l’Angleterre des années 60. Lors d’un match de doubles au club de tennis, le jeune Paul, alors un jeune étudiant de dix-neuf ans qui habite encore chez ses parents, fait la rencontre de la mondaine Susan, une séduisante femme de 48 ans, mariée et avec deux filles. Malgré leur différence d’âge, ils tombent très vite amoureux l’un de l’autre. Le scandale soulevé par leur relation risque de compliquer leur idylle.
L’unique histoire dans le puzzle de la mémoire :
L’histoire d’amour entre Paul et Susan est décryptée dans ce roman d’une façon progressive et ordonnée, même si quelques éléments chaotiques sagement choisis permettent de véhiculer cette idée de remembrance, plutôt que d’exactitude du récit. Combien de tout cela a été vrai ? Combien de ces souvenirs sont en réalité recrées ? Combien de nuances perdues ? Combien d’oublis ? À plusieurs reprises, le narrateur lui-même met en doute sa version des faits, repartant en arrière et en avant, comme si faisait des efforts pour s’en souvenir exactement du passé sans jamais vraiment y parvenir.
Barnes n’est pas nouveau dans le terrain complexe du narrateur peu fiable. Le lecteur qui a lu son magnifique roman ‘The sense of an ending’ (‘Une fille qui danse’), se demandera tout le long de la narration si tout ce qui est raconté est vrai ou s’il manque des pièces du puzzle, ou même si la version de Susan serait complétement différente. Mais cette fois j’ai eu l’impression que plutôt que la vérisimilitude des souvenirs, l’écrivain s’intéressait plutôt à leur reconstruction dans la mémoire. Notre narrateur remémore son ‘unique’ histoire cinquante années plus tard, encore totalement marqué par l’intensité de cet relation atypique. La clé du roman se trouve dans la façon dont on s’en souvient de cette histoire, plutôt que dans l’histoire elle-même. C’est le puzzle de la mémoire, très cher à l’écrivain britannique.
Dans ce sens, le dispositif narratif fonctionne de façon assez précise, présentant cette romance sur trois angles narratifs différents : Avant, pendant et après. Le narrateur explique les débuts de l’idylle à la première personne du singulier, exposant les raisons de ce choix dans le récit lui-même : « Un premier amour arrive toujours, avant tout, à la première personne. (…) Il nous faut du temps pour nous rendre compte qu’il y a d’autres personnes ». Puis, lorsque la relation se développe, la narration passe à la deuxième personne ‘vous’, le regard s’extériorise mais reste très proche. Puis, après la fin de la relation, on reprend à la troisième personne, présentant le récit dès la distance, pour accentuer le côté remembrance.
Parenthèse linguistique : En anglais, ce schéma narratif est plus logique : Les narrateurs sont ‘I’, ‘you’ et ‘he’, tous au singulier, même si ‘you’ peut être singulier ou pluriel, selon si on considère que le narrateur s’adresse au personnage principal ou plutôt au lecteur. Dans la traduction française, à ma surprise, on a choisi de traduire ‘you’ par ‘vous’, indiquant ainsi que le récit s’adresse au lecteur (ou bien que le narrateur se vouvoie à soi-même?). Bref, cela ne semble pas si clair. À mon avis, Barnes voulait que le narrateur s’adresse au personnage principal lui-même, impliquant au passage le lecteur. Je pense que ‘tu’ aurait été peut-être plus justifié. Pas sûr.
En tout cas, le narrateur veut présenter le récit sous trois optiques différentes, insistant sur ce travail de reconstruction de la mémoire. ‘La seule histoire’ raconte une merveilleuse histoire d’amour entravée par le scandale et les difficultés, mais qui reste pure et simple. Enfin, au moins selon le narrateur…
Citation :
« Rien ne finit jamais, pas les choses qui vous ont atteint profondément. Tu vas toujours marcher avec ta blessure. Après un petit moment, c’est le seul choix possible. Marcher avec ta blessure ou crever. » (Traduction improvisée)








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