(Panza de burro, 2020)
Traduction : Christiane Quandt. Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Un été dans les Iles Canaries. La narratrice et son ami Isora, jeunes pré-adolescentes, vivent dans un triste village des hauteurs de Tenerife, à l’ombre du volcan, loin du soleil et de la mer, sous une épaisse couche des nuages grises. Elles rêvent d’une vie de soleil et plage, comme les touristes de l’île, mais leurs parents trop occupés et les grands parents sans voiture ne peuvent pas les mener nulle part. Les deux enfants s’inventent une vie de jeu et d’aventures et découvrent petit à petit le désir et le monde des adultes.
L’amie toxique à laquelle je suis accrochée :
C’est un libre triste par le quotidien morne et gris évoqué, et singulier par le langage et lexique employés dans le récit. La version originelle espagnole utilise des tournures et expressions des Îles Canaries et les mélange dans la voix de notre narratrice, une jeune fille qui s’exprime à la première personne, d’une façon pas forcément très raffinée. Avec un ton près de l’oralité, elle parle comme elle pense, disant par exemple ‘misenyé’ au lieu de messenger. J’ai lu la version originale et je n’en suis pas sûr de ce que cela donne en français. Cette voix narrative est à la fois une des atouts du roman et un des écueils qui peuvent faire difficile la lecture.
Le roman est superbe mais sombre et souvent sordide. L’horizon auquel aspirent ces enfants est inatteignable et leur amitié est assez tordue. Isora, jeune femme plus ouverte et dégourdie, utilise sa copine (notre narratrice, qu’elle appellera Shit le long du roman) sans aucun état d’âme, sachant qu’elle est trop effacée pour contester ses décisions. Notre narratrice se laisse dominer et suit Isora avec vénération, même si petit à petit elle aura conscience que leur relation est quelque part toxique. Mais rien n’y fait, fascinée par Isora, notre narratrice reste piégée dans l’attirance lesbiaque qu’elle essaie de se refouler. Pour elle, Isora est un fascinant objet de désir qui incarne tout ce qui est interdit. Tandis que pour Isora, Shit serait tout simplement un chien disponible et servile qui obéit sans conditions.
Leurs jeux et découvertes, toujours dirigés par Isora, sont remplis des références scatologiques et morbides, dans lesquels la physiologie des corps joue un rôle essentiel. La crasse, le sang, la défécation, la menstruation, l’urine, la masturbation, la pourriture, tout cela fait partie de leur quotidien journalier. Âmes sensibles devront s’abstenir, car c’est cru. Le ciel plombant et le délabrement général des maisons contribue à donner cette ambiance décrépite et dépressive. Malgré cela, l’humour décalé instillé par l’écrivaine teint quand même les pages d’une sorte de lumière.
Encore un titre français encore absurdement traduit, ‘La sœur que j’ai toujours voulue’ n’essaie même pas d’évoquer l’originel ‘Panza de burro’, expression des Îles Canaries qui désigne cette couche de nuages bas qui couvre le ciel d’une chape grise, métaphore de cette existence morne et oppressante qui plombe nos protagonistes dans l’ennui et le cafard. Pas sûr non plus, que l’idée d’une sororité soit présente dans la complexe relation entre les deux amies.
Sans spoiler, le dénouement, évocateur et plein de métaphores, contribue à clôturer ce récit original avec classe et talent. Bel succès, porté par une écriture fascinante. Écrivaine totalement à suivre.
Citation :
« J’adorais la capacité d’Isora pour dire non au gens. Elle n’avait pas peur qu’on arrête de l’aimer. Elle disait ce qu’elle voulait quand ça lui chantait. ” (Traduction improvisée)








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