(1975)
Langue d’origine : Français
⭐⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Belleville, Paris, dans les années 70. Madame Rosa est une vieille femme juive, ancienne prostituée, qui gère « une pension sans famille pour les gosses qui sont nés de travers ». Elle a une sorte d’orphelinat clandestin, qui héberge temporairement les enfants des prostituées, mais Rosa est malade et fait face à ses dernières années. Là-bas habite Momo, un enfant maghrébin qui fait semblant d’avoir 10 ans mais il en a 14, et qui aime beaucoup Madame Rosa. Entre la vieille dame, qui a connu Auschwitz, et le jeune Momo, se tisse une relation pleine de tendresse.
Il faut aimer :
Merveilleux roman, à mon sens le meilleur de son auteur, écrit sur le pseudonyme Émile Ajar. Gary voulait fuir la réputation qui l’entourait (bonne et mauvaise), pour pouvoir écrire avec plus de liberté, dans un registre plus familier avec des personnages plus ancrés dans le quotidien. La mystification permit à ‘La vie devant soi’ de gagner le prix Goncourt en 1975. Ayant déjà gagné en 1956 par ‘Les racines du ciel’, les normes n’auraient permis cette double victoire, unique dans l’histoire du concours. Mais la supercherie ne fut révélée qu’à la mort de l’écrivain en 1980.
Mise à part la controverse qui a entouré ce double Goncourt et ce nom d’emprunt, on est face au roman le plus humaniste de Gary (ou Ajar), centré dans le contraste saisissant entre deux personnes qui appartiennent à des cultures et âges complétement différentes et qui, de surcroit, se trouvent dans des moments opposés dans leur vie. Tandis que Madame Rosa, atteinte d’une maladie, entame la partie finale de sa vie, Momo est un jeune adolescent avec toute ‘la vie devant soi’. Ce contraste fascinant et constant entre la vie et la mort, entre la jeunesse et la vieillesse, est touchant sans aucun pathos, et provoque une fabuleuse émotion retenue en toute finesse.
Momo accompagnera Rosa dans cette dernière partie de sa vie, chacun apprenant quelque chose de l’autre. La tendresse et sincérité qui se détache du rapport entre ces deux personnages si disparates est la clé de la réussite du livre. Tandis que Rosa a beaucoup vécu et sa philosophie est plus conformiste et cynique, Momo regarde la vie d’un côté plus lumineux. Mais ses réflexions ne sont pas exemptes d’un certain fatalisme désopilant (Exemple : “La vie fait vivre les gens sans faire tellement attention à ce qui leur arrive.”), ce que finalement l’approche de la lucidité de Rosa. Momo est vraiment quelqu’un de marrant.
Dans une ambiance très particulière, avec des prostitués, immigrés et personnages de la marge, les uns le plus touchants que les autres, Gary (Ajar) trouve les mots justes dans un langage très riche comme à son habitude, avec des tournures sublimes, mais qui cependant réussit à s’adapter à la perfection à l’extraction social de nos protagonistes, et à s’imbriquer parfaitement dans le ton et le style du roman. C’est franchement drôle, il a un sens de l’humour très original et sensible, et parfois même décapant.
Profond, attachant et incroyablement beau, ‘La vie devant soi’ est probablement un de mes romans français favoris du XXe siècle. Il ravira à tous ceux qui s’intéressent aux différences entre cultures, à la sensibilité, et à l’être humain tout simplement. Jouissif.
L’adaptation cinématographique de 1977 fut récompensée avec l’Oscar du meilleur film en langue non anglaise, et le César de la meilleure actrice pour Simone Signoret. Une version plus récente, réalisé par Edouardo Ponti en 2020, transposait l’intrigue en Italie et nous faisait redécouvrir avec émerveillement le retour au cinéma de Sofia Loren dans le rôle de Rosa.
Citation :
« Je pense que pour vivre, il faut s’y prendre très jeune, parce qu’après on perd toute sa valeur et personne ne vous fera de cadeaux. »








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