(1891)
Langue d’origine : Français
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
L’ambitieux Aristide Saccard, frère du ministre Eugène Rougon, doit repartir de zéro, après sa ruine à la fin de ‘La curée’. En flairant une affaire dans le développement des transports et infrastructures en Égypte et l’Orient, Saccard lance le projet d’une banque Universelle, et commence à rassembler le financement pour des grands travaux qui ouvriraient les portes de l’Orient pour la France. Dès sa sortie en bourse, l’Universelle récolte un succès colossal, et pour faire augmenter encore plus sa cote, Saccard et son équipe d’investisseurs rachètent leurs propres actions utilisant des prête-noms, pour faire monter les titres. Le rival de Saccard et maître suprême du marché des finances, le banquier juif Gundermann, menacé par la nouvelle banque, lancera une campagne de spéculation à la baisse des actions.
Pour une poignée de francs :
‘L’argent’ est le dix-huitième volume de la série Les Rougon-Macquart. Comme d’habitude chez Zola, chacun de ses romans approfondit dans un univers particulier, ici c’est l’univers des finances et concrètement de la bourse. L’argent est bien sûr le thème central, autant dans son côté corrupteur comme dans son côté générateur de bienfaits. À travers du regard du personnage de Mme Caroline, cette double facette de l’argent, pourrie et lumineuse à la fois, nous permettra d’affirmer ce dilemme sur lequel ce livre s’attache à réfléchir.
À l’appui du dossier préparatoire le plus étoffé de toute l’œuvre de Zola, tous les événements marquants de la finance dans la deuxième partie du XIXe siècle (La liquidation de la compagnie de Panama en 1889, la bataille de Sadowa, la faillite du Comptoir national d’escompte de Paris, le krach de 1882…) serviront de source d’inspiration pour les personnages, l’intrigue, et les rebondissements du roman.
Le combat entre Saccard et Gundermann est clairement inspiré de l’affrontement entre Eugène Bontoux et le baron Rothschild entre 1879 et 1882. Bontoux, président de la Banque catholique, avait fait monter les actions de sa banque grâce à tout un système de rachat de ses propres actions, illégal selon la loi de 1856. Rothschild, avait spéculé à la baisse ces mêmes actions, ce qui conduisit à une situation catastrophique qui mena la bourse au bord de l’abîme. Si vous ne voulez pas être spoilés, ne lisez rien sur cet affrontement qui exista vraiment, car l’intrigue de ‘L’argent’ s’en décline presque entièrement.
Toutes ces histoires d’argent, banquiers, finances et traders dans un livre de 500 pages me faisaient craindre vraiment ce roman, et j’ai mis du temps à l’entamer. Il me semblait également qu’on avait déjà tout dit sur l’anti-héros Aristide Saccard dans ‘La curée’, deuxième volume de la série. Le souvenir du plombant ‘Son excellence Eugène Rougon’ me pesait sans doute aussi, et je retardais cette lecture. Mais j’avais tort, ‘L’argent’ est un roman fabuleux, profond, et très entertaining, car Zola a su convertir ce duel des finances en un western prodigieux, avec des multiples personnages secondaires très marqués et hauts en couleurs, qui seront balayés dans tous les sens dans des orages financiers de dimensions colossales.
Mais la vraie carte gagnante que joue Zola est celle de Mme Caroline, personnage complexe et empathique qui va incarner l’honnêteté et le regard du lecteur, et s’érigera en contrepoint absolu de Saccard, en soulignant son ambivalence. D’un côté l’anti-héros Saccard est une brute aveuglée par une ambition démesurée, d’un autre côté il est un être passionnée capable de générer des œuvres positives à partir de la base corrompue de l’argent.
Avec le combat entre Saccard et Gundermann, Zola profite pour faire une réflexion sociale de la situation de juifs en France. A premier abord le roman pourrait être accusé d’un certain antisémitisme, mais en regardant de près, on réalise que Zola a développé de façon très claire le sujet : Le peuple juif est absolument méprisé et abhorré par Saccard tout le long du roman (« Ah ! le juif ! il avait contre le juif l’antique rancune de race, qu’on trouve surtout dans le midi de la France ; et c’était comme une révolte de sa chair même, une répulsion de peau qui, à l’idée du moindre contact, l’emplissait de dégoût et de violence, en dehors de tout raisonnement, sans qu’il pût se vaincre »). Mais la position de Zola est montrée à travers les mots très justes de Mme Caroline : « Pour moi, les juifs, ce sont des hommes comme les autres. S’ils sont à part, c’est qu’on les y a mis. »
Un magnifique, riche et solide roman, parsemé de détails qui anticipent la chute du deuxième empire, sujet principale de ‘La débâcle’, volume suivant et avant-dernier de la série.
Citation :
« Ah! l’argent, cet argent pourrisseur, empoisonneur, qui desséchait les âmes, en chassait la bonté, la tendresse, l’amour des autres! Lui seul était le grand coupable, l’entremetteur de toutes les cruautés et de toutes les saletés humaines. À cette minute, elle le maudissait, l’exécrait, dans la révolte indignée de sa noblesse et de sa droiture de femme. D’un geste, si elle en avait eu le pouvoir, elle aurait anéanti tout l’argent du monde comme on écraserait le mal d’un coup de talon, pour sauver la santé de la terre. »








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