(2017)
Langue d’origine : Français
⭐⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Née en France, la jeune Naïma ne connait pas grand-chose des origines algériennes de la branche paternelle de sa famille. Ali, son grand père, est déjà mort, Yema, sa grand-mère ne parle pas français, et son père Hamid se cloitre dans un mutisme complet à chaque fois qu’il s’agit de parler du passé et de l’Algérie. Renvoyée en permanence à ses origines, Naïma se propose de déceler tous ces non-dits, retracer le mystérieux parcours de sa famille et comprendre les raisons qui avaient poussé ses grands-parents à s’exiler en France.
Le récit commence dans les montagnes kabyles, où son grand-père Ali avait grandi. Sa participation à la guerre d’indépendance de l’Algérie du côté français fait de lui ce que plus tard on appellera un harki. Ces ex-combattants Franco-Algériens auxquels on avait promis de garder la nationalité française sont rejetés par l’Algérie par leur trahison, et méprisés par la France en tant qu’immigrants en quelque sorte étrangers. Ali et sa famille se retrouvent en exil, ignorés, marginalisés, déracinés et dépourvus d’une vraie patrie.
Saga familiale sur l’exil et l’identité nationale :
‘L’art de perdre’ est un superbe roman, qui décrypte avec classe le sentiment d’appartenance et d’identité nationale, à travers d’une saga familiale qui s’étend sur trois générations, entre les montagnes kabyles et les banlieues françaises. Tous seront marqués par les conséquences de l’affrontement entre l’Algérie et la France lors de la colonisation, la guerre d’indépendance et les années qui ont suivi le conflit. En tant que grand fille d’harkis, Zeniter connait bien le sujet, mais elle a pris soin de nuancer tout le récit et ses propos, en donnant la parole à des personnages très divers qui représentent toutes les parties impliquées dans le conflit, les présentant avec toutes ses ombres et toutes ses lumières. C’est une œuvre très documentée et réfléchie qui séduit autant pour son coté documentaire que par sa brillance purement littéraire.
Le récit se divise en trois parties se centrant chacune dans un personnage d’une génération de la famille. La première partie est dédiée au grand-père, Ali, héro de la deuxième guerre, qui participera du côté français dans la guerre d’indépendance et sera contraint de partir en exile, de peur des représailles par ce qui sera considéré par l‘histoire Algérienne comme une trahison. La deuxième génération se centre sur Hamid, qui héritera le traumatisme de la guerre mais décidera de garder un silence absolu sur le sujet, préférant se concentrer sur l’intégration et l’oubli de ses origines. Finalement dans la troisième partie on retrouve Naïma, qui, face aux conflits identitaires qui secouent la France, se voir obligée à faire face au passé de la famille, pour connaitre ses origines et sa propre identité.
Le conflit Algérie-France prend bien évidement une place centrale dans le récit, et même si Zeniter est bien critique avec la colonisation et les horreurs perpétrés par le côté Français dans la guerre, elle n’hésite pas à présenter aussi les aspects les plus sombres du côté Algérien. N’étant pas Français ni Algérien, j’avais très envie de connaitre plus sur ce période complexe de l’histoire de ces deux pays, dont c’est souvent, encore aujourd’hui, difficile d’en parler. Personnellement j’ai la sensation d’avoir appris énormément, et je crois que le fait de mettre la lumière sur les harkis a permis de multiplier les points de vue et de développer les sujets du livre de façon très efficace, nuancée et profonde.
Le style est très simple, sans fioritures, mais paradoxalement très riche en tournures et phrases de grand beauté. Dépourvu presque complétement de pathos et sentimentalisme, le roman reste sobre et fin tout le long de ses trois parties. Les réflexions les plus profondes sur l’exile, l’identité et l’intégration sont insérés dans des paragraphes absolument prodigieux. C’est de la grande littérature. Peut-être le sujet du déracinement et de l’exil m’intéresse et me touche personnellement mais j’ai trouvé ce livre un petit bijou d’intelligence et d’émotion retenue.
Citation :
« Et il ne contrôle rien de ce qui pourra être l’avenir de son fils, de ses enfants, et ça lui fait mal. Il sait que leur avenir lui échappe malgré tous ses efforts, que son incapacité à saisir le présent le rend incapable de construire le futur. Leur avenir s’écrit en langue étrangère. »








0 Comments