(Laterna magica, 1987)
Traduction : Carl Gustav Bjurström et Lucie Albertini. Langue d’origine : Suédois
⭐⭐
Ce que raconte ces mémoires :
À presque soixante-dix ans, Ingmar Bergman raconte de façon désordonnée les souvenirs de sa vie. Depuis sa naissance, où il échappe de justesse la mort, et son enfance, marquée par la sévère emprise d’un père tyrannique, pasteur protestant, obsédé de la rigidité des mœurs et des punitions corporelles. Obligé toujours à donner l’exemple vis-à-vis la communauté, le jeune Ingmar développe une relation complexe avec le sentiment de culpabilité et le péché, qui le traumatisera à vie.
Bergman retrace aussi son travail dans le cinéma et le théâtre, ses déboires avec le fisc, sa relation conflictuelle avec la Suède, ses multiples aventures amoureuses et ses neuf enfants qu’il semble ignorer pour la plupart.
Le petit homme derrière le grand génie :
Même si sans doute intéressant pour les amateurs du réalisateur et metteur en scène, comme tel est mon cas, ‘Laterna Magica’ peut s’avérer une déception car l’homme ne semble pas complétement à l’auteur de son œuvre. Cette figure incontournable de l’histoire du cinéma et du théâtre se dévoile comme un homme torturé et difficile, sans doute plus rempli d’ombres que des lumières. À travers les bribes de récit qui composent ces mémoires, apparait le portrait d’un homme solitaire, peu aimant des autres, plutôt misogyne et dépourvu du moindre intérêt par son rôle en tant que père.
À la lumière de ce que lui-même explique, Bergman est perpétuellement insatisfait, incapable du moindre engagement, uniquement obsédé par son travail. Ses relations amoureuses semblent lui procurer un bonheur éphémère, ses infidélités deviennent chroniques, et de ses nombreuses ex-femmes et ses multiples enfants il en parlera très peu. De mémoire aucun de ses enfants n’est nommé dans le récit. On peut dire que cela n’est pas l’objectif de ces mémoires, mais le lecteur peut se poser des questions sur les vrais objectifs du livre, car Bergman mélange en permanence le professionnel avec le personnel. Parfois il parlera de souvenirs très intimes, et d’autres fois s’attachera à expliquer les coulisses de son dernier film, et puis après fera son coup de gueule contre la Suède. En fin, c’est très décousu et sans un sujet ou une vision claire.
Certains chapitres virent au règlement de comptes personnel, comme quand il parle de ses ennuis avec le fisc suédois, où il utilisera clairement cet écrit comme à tribune pour donner sa version des faits. D’autres fois il racontera des ragots sur Laurence Olivier, Ingrid Bergman, Greta Garbo ou le milieu théâtral suédois et allemand. Même s’il reconnait énormément des torts, notamment dans sa vie amoureuse et son désintérêt de ses enfants, Bergman mettra souvent cela sur le compte du traumatisme familier vécu sous la tyrannie paternelle.
Il sera très critique avec certains de ses films et productions théâtrales, trop souvent faits pour rembourser ses dettes ou payer la pension alimentaire à ses ex-femmes, mais en réalité dans toutes les pages transpire l’idée que son talent professionnel est indéniable malgré tout. Selon Bergman la plupart des personnes qui l’entourent sont des incapables, le peu de collaborations à peu près heureuses finissent mal pour une raison ou une autre, et dans le cas des femmes qui l’entourent, cela est malheureusement bien pire, car toutes semblent tomber dans le piège de sa capacité de séduction et son talent pour la relation toxique. Malgré des énormes doses d’autocritique et dérision, Bergman garde une haute opinion de lui-même.
C’est bien écrit, mais quelque part irritant par le délire narcissique presque omniprésent, même quand il parle de son désordre vital ou de ses nombreux défauts. Et puis c’est dommage qu’on apprenne finalement peu sur l’homme derrière le génie, mis à part qu’il semble beaucoup moins intéressant que son œuvre. Comme dans ses films, le livre ne fait aucune concession au sentimental, les émotions étant presque entièrement absentes. Plutôt fait il planer son obsession avec la mort et le sentiment de culpabilité qui ont marqué son existence.
Citations :
« Au lieu de visages, nous a-t-on donné des masques à porter, au lieu de sentiments nous a -t-on inculqué l’hystérie, au lieu de tendresse et de pardon, nous a-t-on abreuvé de honte et de culpabilité ? Pourquoi derrière cette façade du prestige social avons-nous vécu une aussi effroyable misère ? Pourquoi ai-je été incapable de nouer des relations humaines normales ? »
« Mon horreur de moi et du simple fait de vivre m’étouffait, le plus étrange, c’est que je n’ai jamais remis en question ma misérable vie, je croyais que cela devait être ainsi. »








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