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Le paumé

Fatos Kongoli

(I humburi, 1992)
Traduction : Christiane Montécot, Edmond Tupja. Langue d’origine : Albanais
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Mars 1991. Un bateau décrépit avec 10.000 réfugiés est sur le point de partir du port de Tirana direction l’Italie. Au dernier moment, notre protagoniste, Thesar Lumi, se ravise et reste au quai. Le roman revient en arrière vers les années 60 et 70 dans l’Albanie de Enver Hoxha. Dans le climat de terreur et dénonciation de cette dictature où la pensée est presque interdite, ce pauvre homme ordinaire vivra une existence grise. Bon étudiant, il réussit à entrer à l’université et même à s’infiltrer jusqu’à un certain point dans l’élite aristocratique du pays, totalement adhéré au parti communiste. Mais Thesar garde un lourd secret de famille : Un oncle qui avait fui le régime. Un traître. Cette tâche et l’opprobre qui s’en découle marquera sa vie et fermera toutes les issues possibles d’avoir une vie libre et normale.

Histoire d’un homme ordinaire dans une dictature pas ordinaire :

Fatos Kongoli, alors professeur de mathématiques, renonça à publier ses écrits jusqu’à que l’Albanie devint un état libre. Pendant des longues années, l’Albanie vécut pratiquement coupée du monde. La chute du communisme en 1991 déboucha dans une crise économique sans précédents, et un exode humain massif en 1992, des hommes qui cherchaient un futur meilleur vers l’Italie et l’Europe en général. Publié justement en 1992, ‘Le paumé’ retrace cette époque charnière dans l’histoire du pays, et fait une critique sans appel du régime communiste et de ses conséquences dévastatrices pour les individus.

‘I humburi’ peut se traduire pour ‘le perdu’ ou ‘le paumé’, en anglais on a choisi le mot loser et en espagnol on a préféré parler d’une nullité d’homme. Dans tous les cas le pauvre Thesar n’est pas si loser que cela, il est simplement victime des tristes circonstances de l’Albanie, pays soumis pendant des années à une sévère dictature qui contrôla totalement la liberté des individus. En se frôlant à certaines personnes de l’hermétique aristocratie Tiranaise, Thesar devient de plus en plus conscient d’être un imposteur, d’appartenir à une race inférieure, qui doit être maintenue à l’écart, dans cette société fortement cloisonnée.

Suffoqué par ce régime qui ne lui laisse aucune chance, notre narrateur Thesar voit toutes ses chances professionnelles, sociales et sentimentales s’envoler petit à petit, le condamnant à vivoter dans une existence pénible et misérable, sans aucun espoir. Incapable de prendre une position active dans sa propre vie, sans aucune volonté ni envie, Thesar se limite à subir les conséquences de cet implacable abrutissement de la pensée. Il représente tous ces milliers d’albanais qui ont été victimes de la dictature de Hoxha, et qui ont vécu leurs vies entières dans le cauchemar du communisme albanais.

C’est un roman fort et important, jusqu’à un certain point débiteur de ‘1984’, et qui se lit avec une facilité déconcertante. Portée par ce personnage qui se décrit comme un médiocre, la narration reste quand même très vigoureuse et prenante. Pas besoin de connaitre en profondeur l’histoire du pays, mais un peu de documentation pourrait aider à comprendre les clés du récit. Roman court mais profond et très solide.


Citation :

« Parce que ma vie a été médiocre, la vie d’un homme qui n’a jamais été personne, qui n’a jamais rien fait, une vie anonyme dissoute dans l’anonymat d’un quartier paumé d’une petite ville paumée, même si proche de la capitale. » (Traduction improvisée)

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