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Littérature Europe Suède August Strindberg Le Père Mademoiselle Julie

Le Père

August Strindberg

(Fadren, 1897)
Traduction : Terje Sinding.   Langue d’origine : Suédois
⭐⭐⭐

Ce que raconte cette pièce de théâtre :

Le capitaine veut envoyer sa fille Bertha en ville pour suivre des études et devenir institutrice. Mais c’est sans compter la volonté de sa femme Laura qui préfère garder sa fille sous contrôle directe à la maison. Entre les deux époux c’est l’affrontement. Laura développe un stratagème pour contrecarrer la volonté officielle de son mari en suggérant que peut-être Bertha n’est pas sa fille biologique. Obsédé par la question de la paternité, le capitaine glisse lentement vers la folie.

Guerre de sexes :

Comme dans la plupart de l’œuvre de Strindberg, la guerre de sexes est mise à l’honneur ici. Mais c’est une guerre déséquilibrée, asymétrique, dans laquelle l’homme n’a pas d’armes égales contre l’impitoyable instinct manipulateur de la femme incarne par Laura. Tandis que le capitaine essaie de réfléchir à la meilleure approche pour le bonheur futur de sa fille, sa femme est en permanente conspiration contre son mari pour reprendre le pouvoir. Ce n’est pas avec cette vision inégale de la guerre de sexes que Strindberg va racheter sa réputation de misogyne, même si la pièce dénonce de façon assez efficace les rôles très restreints que sont attribués aux hommes et aux femmes, cantonnés dans ce qu’il est attendu d’eux par la morale et les mœurs de l’époque.

La clé de cette ouvre sombre et pessimiste siège dans la différence entre la maternité et la paternité. Le pouvoir de Laura, et par extension de la femme, est la connaissance absolue de sa propre identité en tant que mère, tandis que la paternité restera toujours dans un doute possible (on est bien avant les tests de ADN of course). Cette supériorité, cette certitude est utilisée comme une arme imbattable contre un homme en proie à des doutes, en plein questionnement de sa propre identité paternelle. Le capitaine sombrera doucement dans la folie, et sa femme ne fait rien pour l’en empêcher, plutôt le contraire. Pendant que l’homme hésite à riposter, la femme échafaude la démolition de son mari sans le moindre état d’âme. Laura est un personnage machiavélique, sordide presque, la vraie méchante de la pièce. Tandis que le capitaine, malgré incarner une certaine forme de patriarcat, est montré sur une lumière plus douce et avenante. Justement la femme attaquera sur tous ces plans, retournant contre lui toutes les qualités de son mari : sa solidité, son professionnalisme, son intelligence et son sens aigu de la morale.

La pièce vire rapidement vers le drame et l’excès, mais sans perdre en lucidité et profondeur. Les dialogues sont aussi violents que ciselés et décortiquent le sujet depuis tous les points de vue possibles. L’homme et la femme semblent des entités distinctes, des ennemis irréconciliables, incapables de s’entendre à aucun niveau. Strindberg eut des relations très complexes avec les femmes de sa vie (marié trois fois), et cette incapacité des hommes et des femmes à trouver un terrain d’entente est au centre de cette pièce et de toute son œuvre.

Intense.


Citation :

« Oui, je suis un homme, et je pleure. Un homme n’a-t-il pas des yeux ? N’a-t-il pas aussi des mains, des sens, des inclinations, des passions ? Ne se nourrit-il pas, tout comme une femme ? N’est-il pas blessé par les mêmes armes, glacé par les mêmes hivers, brûlé par les mêmes étés ? – Notre sang, à nous, ne coule-t-il pas lorsqu’on nous pique ? Ne rions-nous pas lorsque vous nous chatouillez ? Pourquoi un homme devrait-il ne pas gémir ? Pour quoi un soldat devrait-il ne pas pleurer ? Parce que c’est indigne d’un homme ? Pourquoi serait-ce indigne d’un homme ? »

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