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L’Éducation physique

Rosario Villajos

(La educación física, 2023)
Traduction : Nathalie Serny.    Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Espagne, années 90s. Catalina, seize ans, quitte précipitamment la maison de sa copine Silvia suite à une mésaventure. Elle se retrouve sur la route et décide de faire du stop, ce qui sa mère lui à expressément interdit. Le long des trois heures qui suivent, Catalina va retracer toute une existence marquée par le regard masculin, et la peur d’appréhender son propre corps.

Vivre et grandir sous le regard d’une masculinité toxique :

Difficile mais très beau roman d’apprentissage sur les difficultés d’une jeune adolescente qui doit construire son identité et parcourir le chemin vers l’acceptation de son corps, dans un monde régi par et pour les hommes. ‘L’éducation physique’ peut déranger un certain public par l’excès sans filtre de sa dénonciation. Une bonne partie des hommes qui apparaissent dans le récit sont très abrutis, sinon directement agresseurs ou violeurs. Attention donc, il y a certainement un côté pamphlétaire très assumé, qui n’exclut pas le simple fait que tout ce qu’elle raconte sont des évènements potentiellement vrais, notamment dans une petite ville de provinces.

Le roman s’ouvre lors qu’elle est en train de faire de l’autostop suite à un événement traumatique dont on sait peu au début de la narration. Dans les heures qui suivent, sur la route, en attente d’une voiture qui puisse la ramener à la maison, Catalina s’interroge inlassablement sur les possibles conséquences des moindres décisions qu’elle a prises, et qu’elle doit prendre. En toile de fond de la narration, il plane l’horrible crime des trois jeunes filles d’Alcàsser, qui avait traumatisé l’Espagne des années 90.

Sans jamais se poser la question de son propre plaisir et ses propres désirs, Catalina devra réfléchir en permanence aux conséquences de tous ses actes : Accepter une invitation à faire l’amour avec un garçon peut entrainer des accusations en tout genre, mais décliner peut s’avérer encore pire. Dans ce monde hostile, notre protagoniste ne pourra pas se tourner vers aucun adulte pour chercher de l’aide, ne trouvera aucun appui, surtout pas celui de sa mère, qui, plutôt que l’aider à naviguer le chamboulement affectif émotionnel qui se dérive des changements de son corps, la fera culpabiliser davantage.

Notre protagoniste analyse son entourage sans jamais trouver des solutions gagnantes qui lui permettraient prendre des décisions sereines et réfléchies. Pourquoi son frère, et les garçons en général, n’ont pas à avoir peur des conséquences de rien, et elle doit être en permanence sur le qui-vive, calculant les dangers qui l’entourent, mortifiée par la honte, notamment de son corps, et dévoré par une vague culpabilité qu’elle n’arrive jamais à décrire ? Difficile d’apprendre à connaitre et accepter son corps devant une telle pression.

Car, malgré ses seize ans, Catalina sait très peu des garçons, du plaisir, du sexe et de son propre corps, qu’elle connait seulement « à travers le regard des hommes ». Faire la bise à son petit copain pendant plus de cinq secondes est déjà une torture, et elle se trouve incapable d’envisager rien au-delà. Elle n’a jamais éprouvé le moindre plaisir et même en solitaire elle n’a jamais essayé de connaitre son corps. Avec un père pour qui elle n’existe pas et une mère castratrice, et d’autres adultes qui vont trahir sa confiance, Catalina n’a personne sur qui se tourner. Reste la possibilité de consulter ses amis du lycée, mais toujours avec la peur qui l’information fuie, la laissant au centre des railleries.

Même si le roman est narré à la troisième personne, ‘L’éducation physique’ propose une plongée très intime et lucide sur la psyché de cette adolescente en plein chamboulement. Chaque petit chapitre reprend la situation dans la route de notre protagoniste et puis continue à retracer des évènements de son passé, incluant ce qui l’a mené à la situation où elle se trouve. Catalina est presque plus terrifié de la réaction de ses parents en la voyant rentrer en retard, que de la possibilité qu’un fou la viole sur la route. Le récit se situe dans l’Espagne de provinces des années 90, loin de la movida madrilène et bien avant le me too, une époque où les hommes ont encore tous les droits et aucun devoir face à la sexualité féminine. Entourée par cette masculinité toxique, notre protagoniste ne peut prendre le temps de se construire sainement.

Quelque part un penchant très engagé et féministe de ‘L’attrape-cœurs’ de Salinger, ce premier roman de Rosario Villajos est rempli de sensibilité, malgré sans doute quelques excès. L’écriture est très simple, peut-être un peu trop plate, sans doute parce que le livre est adressé au jeune lecteur et lectrice. Par la même raison, la dénonciation peut paraitre un peu simpliste, mais l’ensemble se tient si on se met dans le contexte de l’Espagne de provinces des années 90. Totalement recommandable, notamment si le sujet vous intéresse.


Citation :

« (…) elle pensa que sa mère était rapide et pleine d’esprit dans l’échafaudage des histoires, s’y reconnaissant. Elle se demanda combien de mensonges gardait elle aussi dans sa bibliothèque de faussetés. » (Traduction improvisée)

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