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Les Femmes de la Principal

Lluis Llach

(Les Femmes de la Principal, 2014)
Traduction : Serge Mestre. Langue d’origine : Catalan
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

L’action commence en novembre 1940, à Pous, petit village catalan dans une comarque viticole. L’inspecteur Lluis Recader se présente à la Principal, la maison la plus riche du village, pour rouvrir l’enquête d’un crime très violent qui date de 1936, lors des premiers jours de la guerre civile espagnole. Recader doit parler avec Maria Magi, la maîtresse de la maison, dite la ‘senyora’. L’enquêteur va plonger dans l’histoire de ce domaine et de la famille qui l’habite depuis des siècles, les Roderich.

On part en arrière dans le temps jusqu’à 1893, pour nous présenter la première Marie, dite la ‘Vieille’, héritière du domaine à tout juste 20 ans, au moment où le phylloxera, un fléau qui anéanti les vignes partout en Europe, arrive en fin sur leur exploitation et menace de tout détruire sur son passage. L’histoire aura des ramifications jusqu’à 2001 quand une troisième Maria devra gérer l’exploitation à l’aube du 21 siècle.

Saga familiale avec toute sorte de secrets inavouables et un crime mystérieux :

Cette merveilleuse saga familiale se déroule le long de plus de cent ans et plusieurs générations. Elle est axée sur les secrets et les non-dits des Roderich, cette famille d’origine bourgeoise, ainsi comme sur les mœurs de la Catalogne rural des premières années du franquisme. Le sexisme caractéristique de la société de l’époque fait partie intégrante du récit de ces trois femmes fortes au caractère bien marqué. Les trois Maries de l’histoire, mère, fille et petite-fille, devront s’imposer dans un impitoyable monde d’hommes, absolument pas prêts à accepter l’autorité féminine (voir citation).

Le livre est écrit avec vigueur et maîtrise, et malgré les allers-retours dans le temps et le prénom qui partagent les trois protagonistes, on finit par s’y retrouver facilement. La narration suivra le fil des souvenirs de divers personnages pour plonger en arrière dans le temps et nous donner sa version des faits, ce qui apportera un air polyphonique à la narration. Petit à petit, l’histoire de ces trois femmes indomptables, laissera place au mystère de ce crime affreux qui n’a jamais été élucidé.

Les sujets de l’émancipation de la femme, les abus du pouvoir dans le franquisme, la corruption de l’église, et la thématique LGBTQ+ vont s’imbriquer dans une enquête scabreuse qui donnera au roman ce caractère de page-turner. Le récit, porté par cette intrigue à tiroirs et ses rebondissements extravagants, gagne en fluidité et se dévore avec une facilité déconcertante. Le livre se lit presque tout seul. Le style reste sobre et presque classique, avec une maîtrise de la langue catalane digne de Mercè Rodoreda.

L’enquête sur ce crime atroce devient par moments une parodie des romans de Agatha Christie protagonisés par Hercules Poirot, mentionnés par l’enquêteur Recader lui-même comme son inspiration de jeunesse pour choisir ce métier. Sans spoiler, la résolution de l’intrigue pèche un peu de ce syndrome Agatha Christie (avec un enquêteur qui explique comment il a élucidé le crime aux autres personnages, donc au spectateur), et les dernières 50 pages vont rentrer dans un terrain un peu plus convenu. Malgré tout, le récit reste quand même fort et intense, et narré avec vigueur, humour et sens du drame.

L’homosexualité, la bisexualité et l’évolution de la vision de la société par rapport au sujets LGBTQ+ prennent une partie importante dans l’intrigue. Attention les personnages LGBTQ+ sont référés dans les dialogues avec mépris et insultes en permanence, ce qui malgré tout, semble être assez réaliste dans la Catalogne des débuts de la dictature de Franco. Un air de répression, fascisme et intolérance ébranla l’Espagne dans ces années de après-guerre, un climat rien propice à faire avancer la cause LGBTQ+, plutôt à la faire reculer. Quand même malgré ces détails crus, le ton du livre est bien sûr très progressiste comme ne pouvait être autrement vue la trajectoire de l’auteur.

Lluis Llach est un reconnu chanteur, parolier et compositeur, très engagé sur les causes sociales, de l’émancipation de la femme et de défense des droits du collectif LGBTQ+. Il s’opposa frontalement au franquisme dans les dernières années du régime, ce qui lui attira mille ennuis et un exile en France. Sa chanson ‘L’estaca’ (1968) incarne ces idéaux de révolution social qui devraient faire tomber l’autoritarisme et la répression. Plus récemment, Llach entra brièvement en politique pour participer et même s’ériger en charismatique figure de proue du mouvement indépendantiste, qui porta la Catalogne à déclarer l’indépendance de l’Espagne en novembre 2017, sans parvenir à la mettre en œuvre dans la pratique. Toutes ces facettes de sa personnalité sont présentes en quelque sorte dans ‘Les femmes de la principal’, son deuxième roman après le succès international de son opus ‘Les yeux fardés’. Écrivain à suivre.


Citation :

« À tous ces calculs, la Vieille y ajoutait un autre gens négligeable, qui ne pourrait partager avec personne : Elle était une femme, et le vin était le sang d’un monde d’hommes et trop souvent de mâles enragés. Les rapports commerciaux avec les négociants étaient des récifs infestés de requins, et le parfum d’une femme semblait dévoiler ses pires instincts. »

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