Littérature des 5 continents : EuropeFrance

Les œuvres de miséricorde

Mathieu Riboulet

(2012)
Langue d’origine : Français
⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Confronté à tout le passif de la relation entre la France et l’Allemagne et les successifs conflits qui ont affronté les deux pays, notre narrateur part en Allemagne, pays qu’on lui a annoncé comme infréquentable tout le long de son éducation française. Coucher avec un allemand. Ce projet personnel devrait lui permettre de s’approcher de l’âme germanique, pour traverser les frontières qui séparent l’amour et la haine, et comprendre comment se produit le basculement qui passe de l’un à l’autre.

Coucher avec un allemand :

Ce récit n’est pas vraiment un roman, au moins pas complètement, mais plutôt un essai sociologique dans lequel se mélangent l’art, l’histoire et la condition humaine, avec le désir et la rancune comme à moteurs de réflexion. Avec un remarquable talent pour le phrasée, Riboulet nous fait plonger dans l’amitié franco-allemande et le complexe passé commun qui partagent les deux pays, pour aborder des questions philosophiques et sociologiques. Ce n’est pas un livre si difficile à lire qui en a pas l’air vu ainsi, car le récit reste dans un terrain plutôt réaliste, axé sur l’expérience personnelle du narrateur et sa quête de l’homme allemand dans le milieu homosexuel germanique.

Dans les propres mots de l’écrivain : « J’ai tenté d’y voir un peu plus clair dans les violences que les hommes s’infligent – historiques, guerrières, sociales, individuelles, sexuelles, massivement subies mais de temps à autre, aussi, consenties –, dont l’art et la sexualité sont le reflet et parfois la splendide, indépassable, bienheureuse expression, et de les lier du fil de cet impératif de miséricorde qui fonde notre culpabilité pour être, de tout temps et en tous lieux, battu en brèche. »

Motivé par la quête des œuvres de miséricorde annoncés par l’église chrétienne, l’auteur place sa pensée autour du contraste entre la soif du sang et de violence de l’être humain, et le besoin d’apaisement et expiation de la société. Ces deux concepts opposés sont mis en contradiction le long du récit à travers le vécu personnel du narrateur, la réflexion historique et le décryptage de l’art en général et des œuvres du Caravage en particulier.

Ce n’est pas un livre pour tout le monde. Trop souvent, le narrateur essaie d’analyser des purs ébats charnels avec un point de vue philosophique qui n’est pas toujours justifié. Le déguisement est superbe mais parfois le récit est creux. Des scènes porno bellement décrites mais finalement assez banales sont décryptées d’un point de vue excessivement intellectuel. Parfois, parmi tout ce langage relevé, ce lexique recherché, ces citations érudites, ces pensées philosophiques et ces digressions savantes, on a envie que l’auteur comprenne qu’on est devant du pur sexe, et rien d’autre. Du coup le récit devient prétentieux par moments par ce besoin d’enrober constamment de sophistication ce qui est plutôt ordinaire.

L’atout principal de ce livre est son travail sur le rapport franco-allemand, et les élucubrations historiques sur ce contraste entre soif de violence et besoin d’apaisement social. Les digressions érudites sur la peinture du Caravage sont aussi assez intéressantes et ciblées, et s’intègrent de façon assez fluide dans le récit.

Magnifique à niveau beauté du langage, mais relativement commun à niveau narratif, le livre propose peu d’introspection dans la psyché des personnages autre le narrateur, sans doute un reflet du propre écrivain. Bon mais un peu nombriliste et peut-être rébarbatif. Auteur à suivre quand même.


Citation :

« Si j’ai éprouvé le besoin de toucher un corps allemand et d’être touché par lui, c’est sans doute, en vertu de cet étrange pouvoir d’équivalence que l’évangile de Matthieu accorde au Christ (…), pour rentrer en contact avec un de ces soldats qui aurait pu me tuer et que j’aurais pu tuer alors que lui et moi nous sommes de la même eau. Et que nous nous serions tués au lieu de nous étreindre comme Andreas et moi (…). »

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