(The remains of the day, 1989)
Traduction : Sophie Mayoux. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Angleterre 1959, le vieux majordome de Darlington Hall, James Stevens, prend ses tous premiers jours de congé, après toute une vie dévouée à ses maîtres, notamment Lord Darlington. Son nouveau maître, un riche américain, lui prête la voiture pour qu’il aille rendre visite à Miss Kenton, l’ancienne gouvernante du manoir pendant les années 20 et 30. Lors de ce voyage, Stevens remémorera son passé et tout cette période d’entre-guerres, où la montée du nazisme avait teint toute la société d’une sombre voile. Stevens, toujours obéissant, refusant toute improvisation ou spontanéité, a vécu une vie grise et sans grâce, dans le dévouement total à ses maîtres aristocrates, sans se poser aucune question sur les importantes décisions qui se prenaient à Darlington Hall.
Réflexion sur une existence passée en coulisses :
‘Les vestiges du jour’ est un roman absolument magistral, écrit en toute finesse et subtilité comme à l’habitude de son auteur, ici au sommet de son art. Pour les amateurs de romans avec beaucoup d’action, il voudrait mieux s’abstenir. Ici il ne se passe pas grand-chose. Le livre ne fait pas du plot driven mais du character driven. Tout l’enjeu se tient dans l’introspection psychologique du personnage.
Narré à la première personne, en deux temps différents (Années 50 et années 20/30), le lecteur a uniquement accès au récit de Stevens, qui est clairement peu fiable. C’est une technique très difficile à maîtriser, d’autant plus qu’ici Ishiguro rajoute une couche, Stevens ne ment pas, plutôt il se ment à lui-même. C’est ce que j’appelle la technique du ‘narrateur à côté de la plaque’. Les choses se déroulent sans que le narrateur les voie clairement, mais le lecteur a une vision lucide de l’ensemble à travers ses mots.
James Stevens est un personnage anthologique de la littérature moderne. Il incarne l’absence de toute arête, d’émotion et de spontanéité. Stevens est la dignité du travail elle-même. Complètement dévoué dans son métier, en révérence absolue de ses maîtres, Stevens ratera tous ces évènements qui pourraient lui distraire de sa tâche : La maladie de son père, des employées juives qu’il doit renvoyer, le rapprochement romantique de Miss Kenton… Toute explosion émotionnelle, toute altération de l’ordre, toute possibilité du bonheur seront systématiquement mises à l’écart. Tout va l’effleurer sans vraiment perturber le chemin tracé par son métier de majordome, qui exécutera avec une perfection mécanique.
Sauf que, des années après, ce rendez-vous avec Miss Kenton, maintenant une dame plus âgée, va pousser Stevens dans un étrange état d’âme nostalgique. Il songera à des souvenirs de son passé qu’il n’arrive pas à concilier. Car dans ce manoir ils se sont croisés tous les destins de l’Europe, l’histoire avec une grand H s’est donnée rendez-vous à Darlington Hall. La connivence et le rapprochement du régime nazi se sont concrétisés lors d’une série de réunions au sommet, qui se déroulaient sur le regard aveugle de Stevens, qui n’a rien vu, n’a rien su. Ou plutôt il a choisi de rien voir ni de rien savoir.
Lutte de classes, réflexion sur l’histoire, regrets et remords des opportunités perdues, voici les thèmes très habilement touchés par Ishiguro dans ‘Les vestiges du jour’. Le chef d’œuvre du Prix Nobel britannique fut brillamment adapté au cinéma en 1993, dans une production d’Ismail Merchant, mise en scène par James Ivory, avec un couple protagoniste absolument sublime formé par Anthony Hopkins et Emma Thompson.
Incontournable classique moderne et probablement le meilleur Ishiguro. Booker Prize 1989.
Citation :
« Un majordome d’une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument ; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après, comme si ce n’était qu’un costume d’opérette. »








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