(2000)
Langue d’origine : Français
⭐⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce récit autobiographique :
Paris, fin des années 90. Après un examen médical, la narratrice attend les résultats dans la salle d’attente. Cette situation la replonge plus de 30 ans en arrière, en 1963, lorsqu’elle, alors étudiante de lettres et habitant à la cité universitaire, attendait les résultats d’un test de grossesse, la boule au ventre. Le résultat positif de cet examen et l’inquiétude des mois qui ont suivi, finissent dans un évènement marquant dans sa vie : Un avortement effectué dans la clandestinité.
Règlement de comptes social et féministe :
Bon, ce n’est pas vraiment un règlement de comptes classique, car ‘L’évènement’ tourne autour du sujet de l’avortement sans faire aucune réflexion personnelle sur le sujet, se centrant pure et exclusivement sur l’odyssée d’une femme dans les années 60, quand l’avortement était puni par la loi et on ne pouvait le pratiquer que dans la clandestinité la plus totale. Cette femme n’avait le moindre état d’âme sur la question, elle voulait avorter, point. Donc, si vous êtes contre, ou bien vous êtes pour mais vous vous attendez trouver un personnage plein d’hésitations face à un dilemme morale, ou vous cherchez une réflexion philosophique sur le sujet, probablement vous serez déçus dans tous les cas.
Car notre autrice et narratrice n’a donc aucun doute, le récit va se centrer sur ce chemin plein d’embuches : Le manque d’information, l’abandon de l’entourage, le poids du secret, la bienséance insupportable de la société, les moqueries diverses, et le mépris de la part des institutions médicales officielles. Recoupant ses souvenirs avec les notes écrites dans son journal intime de l’époque, Annie Ernaux nous offre un récit tr
ès factuel, détaillé et effarant de ce qui devait endurer une femme dans les années 60 pour parvenir à terminer une grossesse. Par sa thématique, ‘L’évènement’ s’associe souvent à ‘L’œuvre de Dieu, la part du Diable’ (1985), chef d’œuvre de l’américain John Irving brièvement mentionnée dans le livre d’Ernaux. Si bien les deux livres traitent le sujet de façon brillante, les partis pris sont radicalement opposés. Tandis que le roman d’Irving se penche sur l’avortement de façon romancée, évocatrice et dramatique, le récit d’Ernaux s’aligne dans un point de vue froid et ciselé, presque documentaire. C’est une description épurée et décharnée de cette réalité vécue à la première personne. Comme elle-même dit : « En écrivant, je dois parfois résister au lyrisme de la colère ou de la douleur. Je ne veux pas faire dans ce texte ce que je n’ai pas fait dans la vie à ce moment-là, ou si peu, crier et pleurer. »
Avertissement : ce récit peut être vraiment dur. Ernaux ne fait pas de demi-mesure et n’a pas peur de nous montrer la réalité exactement comme elle est, crue et terrifiante. Dans son souci de s’approcher au maximum à la réalité la description de certaines séquences est faite sans aucune pudeur ni retenue, ce qui est tout à fait cohérent avec le parti pris du récit, mais qui peut tout de même choquer le lecteur pas averti (Voir citation).
Comme dans la plupart de l’œuvre de la prix Nobel française, il se détache une volonté de dénoncer les privilèges de classe et du patriarcat. À travers ces pages se dessine une société pleine de préjugés, qui méprise la femme libre, mais encore plus si elle vient d’une classe défavorisée. Ce double combat ouvrier et féministe traverse et structure ‘L’événement’ le situant dans un contexte social et féministe. « Venger sa race » comme elle disait, mais aussi son sexe, semble être l’objectif ultime de cette œuvre littéraire.
Je voudrais recommander chaudement cette lecture à toute personne souhaitant connaître la réalité de l’avortement dans la France d’avant Simone Veil. Car le récit est totalement autobiographique, mais dans le cas de ‘L’événement’ ce narcissisme littéraire ne limite pas la portée du récit, au contraire, à travers le ‘je’ Ernaux nous parle du ‘nous’. Le roman devient un témoignage sociologique d’une valeur incalculable, qui permet de donner la parole à toute une génération des femmes ayant vécu des expériences similaires.
Même si personnellement je suis totalement conquis par sa prose, c’est évident que son style objectif, son ton froid et distant et son écriture plate et documentaire, dépourvue de tout l’artifice dramatique de l’émotion, peut agacer certains lecteurs, notamment ceux qui ont besoin d’avoir de l’empathie avec la protagoniste pour apprécier une lecture. Se détachant de tout excès d’intellectualisation excessive, elle souhaite communiquer la vérité sans aucune ficelle dramatique, sans aucun jugement moral (« Ce qui m’importe, c’est de retrouver les mots avec lesquels je me pensais et pensais le monde autour »).
Extrait de son discours au Nobel sur ce sujet : « (…) j’ai adopté, à partir de mon quatrième livre, une écriture neutre, objective, “plate” en ce sens qu’elle ne comportait ni métaphores, ni signes d’émotion. La violence n’était plus exhibée, elle venait des faits eux-mêmes et non de l’écriture. Trouver les mots qui contiennent à la fois la réalité et la sensation procurée par la réalité, allait devenir, jusqu’à aujourd’hui, mon souci constant en écrivant, quel que soit l’objet. »
Citation :
« Il se peut qu’un tel récit provoque de l’irritation, ou de la répulsion, soit taxé de mauvais goût. D’avoir vécu une chose, quelle qu’elle soit, donne le droit imprescriptible de l’écrire. Il n’y a pas de vérité inférieure. Et si je ne vais pas au bout de la relation de cette expérience, je contribue à obscurcir la réalité des femmes et je me range du côté de la domination masculine du monde. »








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