(Los besos en el pan, 2015)
Traduction : Pas connue. . Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Dans un quartier populaire de Madrid, un ensemble de personnages plus ou moins reliés vit de plein fouet la crise économique de 2008. Face aux difficultés, les habitants du quartier s’organisent pour s’entraider, essayant tant bien que mal de joindre les deux bouts et de continuer à vivre, même si rien ne semble aussi facile qu’avant.
Épopée chorale sur la détresse économique des quartiers populaires de nos villes :
Ce roman choral pourrait se dérouler dans n’importe quel quartier populaire de n’importe quelle ville du monde, même si par l’idiosyncrasie des personnages et leur façon de s’associer et de communiquer, le roman s’identifie pleinement avec l’Espagne. Cette double portée, universelle et locale, est un des atouts de ce roman singulier, malheureusement la seule des dernières œuvres d’Almudena Grandes à ne pas être traduite en français, au moins au moment d’écrire ces lignes (2025). Même si le contexte est la crise économique, le sujet central semble être la solidarité.
En tout cas, ce qui risque d’être un défi pour le lecteur est le nombre incalculable de personnages qui peuplent ce roman. La narration chorale à outrance produit l’éparpillement du récit dans des dizaines de microhistoires. Grandes fait un point d’honneur à passer le poids du récit à l’ensemble de la population, sans cibler un protagoniste ou un autre, comme si elle voulait, avec ce parti pris polyédrique, faire une radiographie globale de la société espagnole à ce moment précis. Le lecteur pas averti peut se trouver perdu dès les premières pages, car il faut s’accrocher pour suivre une bonne centaine de personnages dont beaucoup avec des prénoms relativement similaires (et cela vous le dit un espagnol d’origine), et souvent avec plusieurs enfants. Il manque cruellement une liste des personnages au début du roman, celles que j’ai trouvées sur internet ne m’ont pas énormément aidé, et j’ai souvent perdu le fil d’un personnage ou d’un autre.
Ce n’est peut-être pas si grave que cela, car chaque micro histoire, en tant que telle, était déjà solide et touchante. C’est un parti pris similaire à celui de ‘La ruche’ du Prix Nobel espagnol Camilo José Cela, qui faisait défiler toute la société espagnole de l’époque franquiste dans un café de quartier. Comme Cela, Grandes refuse de céder le protagonisme à un tel ou à un autre, préférant ce côté documentaire global. Même si le langage est simple et sans fioritures lexicales, le roman est superbement bien écrit, les personnages sont brillamment esquissés en à peine quelques paragraphes, une page ou deux suffisent pour qu’on comprenne leur tempérament, leur complexité et les enjeux auxquels ils sont confrontés.
D’un féminisme militant, Grandes était une femme fortement engagée aux valeurs de gauche, proche du communisme. Elle a basé une bonne partie de son œuvre à décrypter la détresse des humbles en rapport à l’avidité des puissants. Le vrai antagoniste du récit est la crise : L’explosion de la bulle immobilière de 2008 provoque que les prêts immobiliers aux prix artificiellement gonflés doivent continuer à être payés même si la maison achetée ne vaut plus grand chose. Et puis, d’autres changements économiques majeurs vont impacter notre ensemble choral : Le chômage de longue durée, les réductions de personnel, les salaires de misère, le démantèlement de centres de Santé, la privatisation des institutions, l’exil à la recherche d’un avenir meilleur…
Pour s’en sortir dans ce contexte compliqué, nos protagonistes devront s’organiser, s’entendre, s’entraider, se battre, manifester. Mis à part un certain excès de bienséance, tout un système de solidarité social très caractéristique de l’Espagne de nos aïeuls revient à l’honneur dans ce contexte de crise. Pas besoin d’être un modèle de gentillesse, l’entraide, même avec ceux qu’on aime moins, est ancrée dans les mœurs de l’Espagne humaniste que Grandes veut récupérer.
La sagesse de la génération des anciens est donc, un autre des thèmes du livre. Ceux qui ont vécu le franquisme connaissent bien la détresse sociale. Le titre ‘Los besos en el pan’ fait référence à la bise qu’il faut faire sur un pain qui tombait au sol avant de le remettre à sa place, dans un contexte de fort besoin et pauvreté, comme pour dire merci du peu qu’on a. Dans ce sens, parmi la bonne soixantaine des personnages et d’histoires, celle qui m’a le plus marqué est celle du retraité qui avait dû partir à l’étranger, et qui est le seul à bien comprendre sa petite fille qui doit s’exiler à son tour en Allemagne pour chercher un futur professionnel. La transmission saute parfois une génération.
Très beau roman en tant que thèmes et fluidité narrative, même si un peu ardu à lire par son parti pris chorale. À travers les conséquences de la crise économique, Grandes nos propose une belle réflexion sur le poids de la dignité, la sagesse des seniors, et la solidarité dans un contexte social tumultueux.
Citation :
« Il faut être très courageux pour demander de l’aide, tu sais ? Mais il faut être encore plus courageux pour l’accepter. » (Traduction improvisée)








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