(Mansfield Park, 1814)
Traduction : Denise Getzler. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Fanny Price, 10 ans, parent pauvre de la famille Ward, est recueillie par son oncle et sa tante, Thomas et Maria Bertram, dans le manoir de la famille à Mansfield Park. Mais pour eux, Fanny n’est pas beaucoup plus qu’une œuvre de charité, et elle peine à s’intégrer avec ses cousines qui la méprisent, et son cousin Tom qui l’ignore complètement. Fanny n’a ni argent ni culture. Seulement son autre cousin, Edmond, s’approche d’elle et l’aidera à se cultiver et s’épanouir, la jeune fille Fanny en grandissant, commencera à aimer ce cousin si gentil, malgré que leur différence de prospection social, empêche toute idée de mariage.
Critique de la famille traditionnelle anglaise :
Avec ce roman de maturité d’Austen, elle s’éloigne des ses œuvres de jeunesse ‘Raison et sentiments’, ‘Orgueil et Préjugés’ et ‘Northanger Abbey’ (ce dernier publié posthumement). Ici il y a plus de noirceur, plus de nuances et plus de développement narratif autour de notre héroïne, qu’on va suivre depuis son enfance. C’est un des premiers Bildungsroman, roman d’initiation ou apprentissage (roman où on suit le passage d’un personnage de l’enfance à l’âge adulte) de la littérature anglaise (Ce qu’eux appellent le coming of age).
On sent une possible influence de Mansfield Park dans le chef d’œuvre de Charlotte Brontë ‘Jane Eyre’, où on suivait également l’héroïne depuis l’enfance, aussi un personnage principale toute timide, solitaire et effacé qui essaie de s’adapter à un environnement hostile dans un manoir imposant (Mansfield Park chez Austen, Thornfield Hall chez Brontë). Le sujet de l’éducation et les conséquences désastreuses d’une négligence éducative sont mis à la réflexion dans les deux romans.
Fanny Price n’a pas grand-chose pour l’aider dans sa quête d’adaptation. Sans éducation ni moyens, elle est vue comme un être négligeable. Fanny est très timide et manque cruellement d’assurance, mais elle est intelligente et douce. Cette fille effacée et fragile est aux antipodes d’Elizabeth Bennet dans ‘Orgueil et préjugés’, ce sera peut-être difficile pour les lecteurs qui souhaitent s’identifier à tout prix avec la protagoniste, car Fanny est un personnage peu actif, qui va subir ses mésaventures amoureuses, tout endurer en silence, mais jamais s’affirmer pour elle-même.
Cela donne un roman avec peu d’action et intrigue. Mais le point fort de ce roman est sans doute la psychologie des personnages, plus en finesse que dans les œuvres de jeunesse de l’écrivaine. Ici, on a une belle brochette de personnages très jeunes, très différents, qui contrastent entre eux et génèrent des dynamiques intéressantes, notamment Fanny, en permanence dans un tourbillon d’émotions toujours en retenue. Les séquences de préparation d’une pièce de théâtre vont amplifier tous ces contrastes et ces conflits psychologiques.
Un petit côté moralisateur, donné par la philosophie conservatrice du personnage principale peut dérouter certains lecteurs d’aujourd’hui. Mais la réflexion de Fanny est plutôt moderne pour l’époque, avec sa vision de la famille traditionnelle mise en échec. Le patriarcat qui apparaît dans ce livre (incarné par le baronnet Thomas Bertram) est critiqué sans appel. Thomas Bertram va s’absenter quelques mois pour gérer ses affaires dans les colonies, et ses enfants vont être encore plus ingérables, seule Fanny restera fidèle et inébranlable, face au chaos du reste de sa famille d’adoption, clairement livrés à eux-mêmes comme à résultat d’une éducation laxiste et sans aucune rigueur.
D’ailleurs : Est-ce que la fortune de Mansfield Park est faite sur le dos des esclaves à Antigua ? C’est possible. Est-ce que Jane Austen soutient l’esclavagisme dans ce roman, comme on a parfois dit ? C’est moins sûr. En tout cas, il faut toujours avoir en tête la date d’écriture (1814) de ce roman.
Malgré quelques longueurs dans la première partie du livre, c’est sans doute un des meilleurs et plus profonds romans de Jane Austen. Ses thèmes habituels : Les différences de classes, la critique des mœurs anglais, notamment le rôle restreint de la femme et l’obsession par la position social et l’argent, sont développés avec la grâce et le style ironique et incisif de ses meilleures œuvres.
Citation :
« Elle avait deux sœurs qui, aussi jolies qu’elle, paraissaient devoir se ressentir de son élévation ; mais il n’y a pas dans le monde autant d’hommes d’une grande fortune, que de jolies femmes qui les méritent. »








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