(Maurice, publié en 1971, écrit en 1913)
Traduction : Charles Mauron. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Maurice, un jeune de la bonne société anglaise se prépare à rentrer dans l’université. Pendant ses études à Cambridge il rencontre un autre étudiant, l’aristocrate Clive, dont il sera attiré de façon irrésistible. Clive est tourmenté par ses tendances homosexuelles et voit en Maurice un amour platonique, mais refuse de se livrer à la passion. Maurice essayera de refouler ses sentiments pour vivre en accord avec ce que la société attend de lui.
Homosexualité refoulée à Cambridge :
Roman particulier et très surprenant pour l’époque, c’est une belle histoire d’amour très subtile, narrée avec le style exquis du meilleur Forster. ‘Maurice’ avait été écrit en 1913, peu après son succès ‘Howards End’, mais ne fut publié que en 1971, après la mort de l’écrivain. En effet, Forster interdit sa publication de son vivant, car il trouvait que la société n’était prête à un roman centré sur une histoire d’amour homosexuelle. N’oublions pas que dans l’Angleterre des années 10 du XXe siècle, l’homosexualité était encore un crime.
Forster avait 16 ans lors du procès qui condamna Oscar Wilde par homosexualité, fait que lui marqua profondément, cachant son homosexualité pour la plupart de sa vie. Christopher Isherwood (Brillant écrivain de ‘A single man’ et aussi homosexuel), qui le voyait comme un mentor, insista plusieurs fois Forster du besoin de sa publication. Forster continua à travailler sur le manuscrit dans les années 30 et puis même dans les années 60, mais n’accepta jamais sa publication, tant qu’il n’y aurait ‘des jours plus heureux’. Le dénouement du livre fut petit à petit modifié et travaillé, mais je ne veux pas le spoiler. Isherwood récupéra le manuscrit à la mort de Forster avec la note « Publiable oui, mais vaut-il la peine ? ». Le livre ne fut pas trop bien reçu par une partie de la critique, qui le qualifia comme un Forster mineur avec des jugements un peu improvisés (confirmant peut-être les craintes de Forster), mais le temps a remis les choses à la place et a donné à ‘Maurice’ les lauriers qu’il mérite.
Le refoulement de la passion homosexuelle et la haine de soi sont sujets clés de cette œuvre, qui tourne autour de l’amour et ses conséquences, quand cet amour ne correspond pas aux idées admises par la société. Secondairement, comme d’habitude chez Forster, on retrouve le sujet de la lutte de classes, d’abord entre l’aristocratie et la bourgeoisie, puis plus développé dans la deuxième partie du roman. Encore une fois, je préfère ne pas spoiler sur cette partie-là.
Le combat que Maurice et Clive mènent contre eux-mêmes, cette lutte contre sa passion, et contre cet amour pur et simple qui éprouvent, est traité avec beaucoup de sensibilité et finesse. La culpabilité, la peur de la déchéance sociale, le dégout intérieur, cette haine de soi, sont des sensations très abstraites, difficiles de décrire avec les mots appropriés, mais Forster est toujours juste. Il excelle dans la description des sentiments et nous livre ici peut-être son roman plus intimiste, probablement un des classiques le plus aboutis de la littérature à thématique homosexuelle.
Les productions cinématographiques Merchant-Ivory, tirés des romans de E.M. Forster, comme ‘Chambre avec vue’ et ‘Retour à Howards End’, contribuèrent à remettre dans la lumière cet écrivain un peu oublié, qui mérite largement sa place au panthéon de meilleurs écrivains anglais du XXe siècle. ‘Maurice’ c’est un très beau film de 1987, mis en scène par James Ivory, avec James Wilby, Hugh Grant, et Rupert Graves dans les rôles principaux. Magnifique roman avec une histoire d’amour très osée pour l’époque, traité avec beaucoup de délicatesse, pudeur et retenue, par un auteur à redécouvrir.
Citation :
« L’homme est né d’une femme et doit y retourner si tant est que la race humaine doive continuer d’exister. »








0 Comments