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Requiem pour un paysan espagnol

Ramón J. Sender

(Réquiem por un campesino español, 1953)
Traduction : Jean-Paul Cortada.   . Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Huesca, Espagne, 1936. Le prêtre Millán s’apprête à célébrer une messe de Requiem pour le paysan Paco du Moulin, mort un an avant, mais personne dans le village ne semble vouloir attendre le service. Le curé remémore la vie du jeune Paco depuis sa naissance jusqu’à l’âge adulte, une existence marquée par son opposition au franquisme, qui finit pour le mener vers la mort.

Les yeux grand-fermés du curé :

Le parti pris de Sender est d’expliquer, de façon indirecte à travers le récit du curé, la vie, l’engagement et le caractère de Paco du Moulin. Ce dispositif narratif est sans doute la clé du roman, dévoilant le long du récit la réalité de Paco, à l’insu du propre curé-narrateur. À demi-mots, on comprend que Mosén Millán vit dévoré par la culpabilité et se voile la face. Dès le début on sent qu’il a joué un rôle dans la démise de Paco, et l’absence du public dans la messe de Requiem qu’il doit célébrer est symptomatique d’un malaise dans le village.

Les yeux fermés à tout ce qui se passe autour de lui, le prêtre vit quand même rongé par des remords. Mais tout cela le lecteur devra l’extraire entre les lignes de son récit, pendant que Millán essaie de se justifier, d’apaiser sa culpabilité, insistant sur les éléments qui le présentent sous sa meilleure lumière. À travers les mots du prêtre Millán, le lecteur découvrira toutes les facettes du paysan Paco, au même temps qu’il se dévoile la vraie personnalité du curé, se mettant à nu presque sans se rendre compte. Le mécanisme narratif est fin et intelligent, et pour compléter le tableau, l’ensemble de personnages secondaires, notamment les femmes du village, finit d’expliquer la réalité cachée. 

Pour plonger dans ses souvenirs de Paco du Moulin, le prêtre structure son récit selon le rythme des sacrements et célébrations catholiques : le baptême, la confirmation, l’eucharistie et le mariage, pour finir avec l’onction, les funérailles et la messe de Requiem. Paco était enfant de cœur et aidait le curé dans la messe et dans certaines de ses visites. Notamment lors d’une sortie vers des maison troglodytes où le curé rend visite à des moribonds pour officier l’onction des malades. Cette journée parmi les dépossédés marquera à jamais l’idéaliste Paco, et le réveillera aux inégalités sociales et à la triste réalité de la guerre et du fascisme.

Très critique avec le régime et le franquisme, et surtout avec l’église espagnole de l’époque, dont le silence complice s’incarne sans aucun doute dans l’attitude de Mosén Millán, Sender accuse sans ambages l’institution catholique de connivence avec la dictature, et de fermer les yeux à ses exactions. Le livre fut publié à Mexique en 1953 sous le nom ‘Mosén Millán’, et dut attendre la mort du dictateur Franco en 1975 pour être finalement publié en Espagne.

Ce magnifique roman d’à peine cent pages est un classique incontestable de la littérature espagnole du XXe. Simple en style mais superbe en thèmes, technique narrative et structure, ‘Requiem pour un paysan espagnol’ a gardé toute sa puissance et sa pertinence, expliquant et décryptant, sans jamais la nommer, cette époque noire de l’histoire d’Espagne qui est la guerre civil (1936-1939).


Citation :

« Il aimait le garçon. Et le garçon l’aimait, aussi. Les enfants et les animaux aiment qui les aiment. » (Traduction improvisée)

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