Littérature des 5 continents : Europe・Irlande
Littérature Europe Irlande Anne Enright Retrouvailles

Retrouvailles

Anne Enright

(The gathering, 2007)
Traduction : Isabelle Reinharez. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Veronica Hegarty, 39 ans, retrace son passé pour essayer de donner un sens à la mort de son frère Liam, celui des douze frères et sœurs Hegarty dont elle était la plus proche. Liam, homme perturbé et alcoolique, mit fin à ses jours se noyant dans la mer près de Brighton en Angleterre. Lors que la mère de Veronica et 8 de ses enfants se donnent rendez-vous à Dublin pour les obsèques de Liam, Veronica remémore le passé de la famille. Elle pense que les raisons de ce suicide se trouvent dans leur enfance et leur séjour chez sa grand-mère, Ada. Mais le souvenir des évènements reste vague et confus car elle n’avait que 8 ans et Liam 9.

Traumatismes et secrets de famille :

‘Retrouvailles’ fut lauréat du prestigieux prix Booker en 2007. Le livre traite les sujets des secrets de famille, du poids de la mémoire, et des traumatismes du passé. Mettant en scène une famille avec 12 enfants (dont la plupart ont une participation épisodique dans le roman), le livre réfléchit de façon assez clinique sur les liens de famille et l’impossibilité de s’en débarrasser de l’amour familial malgré la complication qui peut mener dans nos vies. “We do not always like the people we love- we do not always have that choice.” (« On n’apprécie pas toujours les gens qu’on aime – On n’a pas toujours ce choix. » Traduction improvisée)

Le livre est narré à la première personne, et dès le premier paragraphe, Veronica nous met en garde, sa mémoire n’est pas trop fiable. Ce dont elle s’en souvient peut parfaitement ne jamais avoir eu lieu. Ce dispositif du narrateur pas fiable ne fait qu’accentuer une narration complexe et subtile, axée sur la reconstruction de la figure du frère disparu. À travers les souvenirs épars de l’enfance de Veronica, partagée avec son frère Liam, notre narratrice essaie de tracer un portrait de ce frère que finalement elle a si peu connu, et analyser les raisons qui l’ont conduit à une vie à bord de l’abîme.

Le livre jongle en permanence avec le flashback et le brouillard de la mémoire, entremêlant en permanence plusieurs moments du passé et du présent, conformant un ensemble réaliste mais souvent insaisissable. Cette narration un peu éclatée peut devenir un challenge à certains moments de la lecture, mais petit à petit les pièces se mettent en place, et à partir de la moitié du récit, le livre avancera de façon plus soutenue, et certains éléments vont s’éclaircir. Le style est nostalgique et plutôt relevé, avec de très belles tournures et réflexions. Cependant, l’autrice n’hésite pas à traiter tout d’une façon assez crue et directe, parfois glacial. Aussi, assez souvent les génitales des personnages prennent une partie centrale dans la narration. Cela reste bien immiscé dans le récit mais certains lecteurs peuvent être surpris.

L’écriture d’Enright me fait penser énormément à celle de l’écrivaine canadienne de nouvelles Alice Munro, par sa subtilité et la finesse avec laquelle on décortique les secrets et les non-dits. Puis, à niveau thématique on retrouve pas mal d’éléments des nouvelles de l’américain J. D. Salinger, notamment celles dédiées aux Glass, une famille aussi très nombreuse, aussi traumatisée par le suicide du frère plus âgé Seymour, aussi noyé dans la mer.

‘Retrouvailles’ est un complexe, sombre et évocateur roman, mais peut-être pas complètement abouti. Ce complexe puzzle de la mémoire n’est pas toujours aussi fascinant qu’il devrait, et certains personnages restent relativement trop opaques. Mais il y a des moments brillants, notamment dans la deuxième partie, et l’ensemble du récit est quand même très beau.


Citation :

« Elle ne se rendit pas compte que chaque choix est fatal. Pour une femme comme Ada, chaque choix est une erreur, du moment qu’il est fait. » (Traduction improvisée)

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