Littérature des 5 continents : EuropeLettonie

Soviet Milk

Nora Ikstena

(Mātes piens, 2015)
Traduction : Pas connue.     Langue d’origine : Letton
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Lettonie 1969, Une femme renonce à donner le sein à sa fille nouvelle-née, et s’éclipse quelques jours après l’accouchement. La petite sera élevée par ses grand parents, rendant visite de façon occasionnelle à la mère, notamment pendant les vacances scolaires. La brillante carrière de gynécologue de la mère sera brisée par la répression soviétique. Tandis qu’elle sombre dans la dépression, sa fille grandira avec plus d’espoir, notamment lorsque des vents d’indépendance soufflent en Lettonie soviétique.

Le lait maternel et le joug soviétique :

Malheureusement il n’y a pas de traduction française de ce roman très intéressant qui décrypte la vie et le quotidien d’une mère et sa fille à différents moments de l’occupation soviétique en Lettonie. J’ai lu la traduction espagnole ‘Leche materna’, mais il existe aussi une version anglaise ‘Soviet milk’, qui a altéré le titre pour l’inscrire davantage dans son contexte soviétique. Mais en réalité le fil conducteur du roman est effectivement le lait maternel, qui s’érige en métaphore d’une transmission mère-fille ratée, notamment à cause de l’influence soviétique.

Globalement l’occupation soviétique est présentée comme quelque chose d’abjecte qui a brisée des milliers de vies, dont celle de la mère, une femme désabusée et sans espoir, qui dérive vers la dépression. La fille, désespéré pour rétablir la connexion avec cette mère absente, devra en réalité s’occuper elle-même de sa génitrice. Malgré leur relation fragile, la fille fera face à un avenir moins sombre, car le début des années Gorbatchev laisse présager une indépendance possible pour les Républiques Baltiques.

C’est un très beau roman mais qui demande un peu d’attention tout au début, car le récit de la mère et celui de la fille sont alternés à chaque chapitre, et sont tous les deux à la première personne. Même si la voix de la mère est beaucoup plus détachée, cynique et sombre que celle plus positive et lumineuse de la fille, la réalité est que le lecteur peut se mêler les pinceaux facilement dans les premiers chapitres, car les deux femmes sont en train de parler leur mère respective. Pas averti de cette particularité, j’ai dû revenir en arrière après quelques chapitres pour bien saisir qui narrait quoi.

Pas trop grave, car au bout de quelques chapitres de présentation qui se déroulent dans des temporalités différentes, à la fin des années 60 et à la fin des années 80, le récit converge, et on retrouve la fille jeune et la mère plus âgée dans une temporalité plus récente, qui unifie les deux récits. La mère essaie d’échapper sa morne réalité à travers la littérature, qui joue aussi un rôle métaphorique dans le roman : Tandis que le capitaine Achab de ‘Moby Dick’ fait écho du côté obsessionnel de la mère, ‘1984’ d’Orwell accompagne les dérives totalitaires de la domination soviétique.

Très beau et instructif, ‘Le lait maternel’ (j’espère qu’une traduction française puisse voir le jour sous un titre de ce style) est idéal pour comprendre l’impact de l’occupation soviétique chez le peuple Letton.


Citation :

« Reconnecter avec la vie. J’avais l’impression que depuis que j’étais née, je n’avais fait qu’essayer de reconnecter ma mère à la vie, étant un bébé, étant une enfant que ne comprend presque rien, étant une adolescente trouillarde et, même maintenant, étant une femme. Et elle, sans écouter, essayant toujours d’éteindre la lumière de sa vie. C’était un bras de fer constant, l’une connectant et l’autre déconnectant. » (Traduction improvisée)

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