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Tant et tant de guerre

Mercè Rodoreda

(Quanta, quanta guerra…, 1980)
Traduction : Bernard Lesfargues. Langue d’origine : Catalan
⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Une ville dans la Catalogne, pendant la guerre civile espagnole. Adrià Guinart, jeune homme de quinze ans, lassé de son manque d’expérience vital et épris d’un élan de liberté, décide de partir au front avec un ami. Une fois à la guerre il ne trouvera pas l’émotion attendue et il n’hésitera pas à s’en fuir et partir dans les chemins de campagne. En traversant des champs, des villages et des forêts, Adrià rencontrera plein d’inconnus qui partageront avec lui leurs histoires et leurs souhaits, au milieu d’un paysage dévasté par la guerre.

Déroute sans guerre :

Roman absolument inclassable, probablement le plus surréaliste ou postmoderniste de son autrice, Rodoreda finit l’écriture de ‘Tant et tant de guerre’ en 1979, juste à son retour en Catalogne après un long exile de presque 40 ans en France et Suisse, pendant les années du Franquisme. ‘Tant et tant de guerre’, dernier roman publié de son vivant, sortit en 1980. C’est une œuvre irrégulière et confuse, qui, au-delà du merveilleux langage et écriture et l’élan poétique classiques de l’autrice, peine à trouver un fil conducteur ou une structure solide qui permette d’accrocher le lecteur à cette odyssée absolument déroutante.

Il n’y a donc presque pas de guerre dans ‘Tant et tant de guerre’, Rodoreda nous prévient dans l’introduction du livre : « Il me fallait créer un personnage et le laisser courir le monde. Ce serait un garçon ayant encore du lait sur les lèvres et qui, comme les poètes, s’extasierait devant tout ce qu’il verrait. Le prendre en plein désordre de la guerre afin qu’il puisse n’en faire qu’à sa tête, et aller là où il aurait envie d’aller. Le jeter dans des aventures avec des gens étranges. Pourquoi pas un roman, disons de guerre, mais avec peu de guerre ? »

La guerre est donc une simple excuse pour créer un terrain de désolation où notre jeune héros peut faire les rencontres les plus délirantes et inattendues. Plusieurs récits secondaires s’imbriqueront alors dans le récit principal, emboitant les histoires au fur et à mesure que Adrian avance dans sa pérégrination. Comme dans son œuvre précédente ‘Miroir brisé’, des éléments oniriques de plus en plus fantastiques s’invitent à mesure qu’on avance dans ce récit étrange, et s’ajoutent aux errances du personnage principal, soulignant la détresse et le chaos qui règnent dans cette campagne ravagée par la guerre.

Dans ‘Le Manuscrit trouvé à Saragosse’, le film de Wojciech Has qui servit d’inspiration à Rodoreda, le personnage central se trouve totalement perdu. Il ne sait plus où il finit la réalité et où il commence la fiction. C’est également le cas d’Adrià. Il ne fait aucune analyse de ce qui lui arrive, il ne fait pas de lecture morale ni en tire des conséquences. Adrià est un simple témoin, presque involontaire. En quelque sorte il y a un parallélisme entre Adrià et Cecília, la protagoniste de ‘Rue des Camélias’, personnage passif, témoin presque inexpressif de sa propre détresse. Sauf que dans ‘Tant et tant de guerre’, ce mécanisme narratif coince, et cette passivité devient plutôt désintérêt par ce que Rodoreda raconte.

C’est un roman irrégulier, décousu et parfois difficile à lire, même si écrit avec le style et la finesse habituels de la génial écrivaine catalane. Préférez, et de loin, ses œuvres majeures comme ‘Miroir brisé’ ou ‘Rue des Camélias’.


Citation :

« Les gens l’ennuyaient et le peu d’amis qu’il avait eu avaient fini pour se laisser de lui. Ils le disaient : Il semble toujours que tu n’es pas où tu es. »

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