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Triste Tigre

Neige Sinno

(2023)
Langue d’origine : Français
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce récit autobiographique :

Le beau-père de Neige Sinno abusa sexuellement d’elle de façon répétée dans la période située entre les neuf et les quinze ans de l’écrivaine. Neige n’est pas en mesure de s’opposer à son beau-père, le pilier économique de la famille et homme très respecté de la communauté. Il arrive toujours à manipuler la jeune Neige pour la convaincre qu’elle doit garder le silence. A 21 ans, avec le soutien de sa mère, elle se décide finalement à porte plainte, notamment pour essayer d’éviter qu’un nouveau drame se reproduise avec d’autres enfants. Pendant le jugement, l’homme avouera sa faute, mais cela ne sera pas la fin du calvaire pour Neige, car elle continuera à affronter les conséquences néfastes d’un tel traumatisme, et devra aussi composer avec un entourage qui semble en quelque sorte pardonner l’homme.

Réflexion très lucide sur le traumatisme après le viol :

Le sujet de ‘Triste tigre’ est autant le viol lui-même, que les difficultés pour en parler. Avec un style d’écriture autobiographique très puissant par sa lucidité et son coté factuel et directe, ‘Triste tigre’ s’inscrit à mon sens dans la lignée d’Annie Ernaux et Emmanuel Carrière, écrivains mentionnés dans le livre, qui souvent font recours à l’autobiographie, pour pouvoir expliquer des sujets sociologiques d’intérêt général à travers du propre vécu particulier. Aucun pathos, aucun abus des ficelles de l’émotion facile, évitant presque systématiquement le règlement de comptes, le roman est fin et délicat malgré la violence des sujets traités. C’est aussi sobre que perturbant.

Âmes sensibles s’abstenir, le récit ne ménage pas les scènes les plus dures et scabreuses. Comme elle-même le dit, on ne peut pas passer à coté du sujet central sans le décrire. Avec une capacité de synthèse phénoménale, Neige Sinno analyse et décrypte les viols répétés, les conséquences dramatiques sur sa psyché, le mécanisme de l’emprise de son beau-père sur elle, la pression sociale pour ‘refaire sa vie’, les raisons possibles de l’évènement, et les réactions surprenantes de famille et entourage. Également, elle expose une vision sociologique globale sur le sujet, que, à la façon d’Annie Ernaux, découle de son vécu particulier.

C’est dur, mais autre le sujet poignant, la structure du récit est claire et nette. Sinno ne méandre pas sur la narration, mais plutôt coche toutes les cases les unes après les autres dans un ordre précis qui permet un développement narratif ultra efficace. Dans un chapitre elle retracera un viol en concret, dans un autre un aspect du procès, dans un autre elle passera en revue la littérature sur le thème, et dans un autre on abordera l’opprobre et les conséquences traumatiques des faits. Et à chaque fois, l’écrivaine décrypte le sujet avec une lucidité résolument impressionnante, évitant complètement tous les lieux communs et les idées reçues. Elle présentera toujours une vision fraiche et nouvelle qui provoquera la réflexion.

Dans ce sens, plusieurs scènes peuvent interpeller les lecteurs. Par exemple, l’autrice qualifie le crime dont elle a été victime comme de gravité inférieure à d’autres crimes comme le génocide. Sinno évaluera aussi la ‘chance’ d’avoir un agresseur qui a reconnu les faits, fait rarissime, ou le différent rapport à la domination entre un viol avec fellation ou pénétration.

Sinno peine à cerner la personnalité et les vraies motivations de son beau-père. Tristement, elle conclura que tout cela n’a pas un vrai rapport avec elle. Car c’est lui, et lui seul le seul intérêt de cet homme insaisissable. Pour des obscures raisons, son beau-père semble unique et exclusivement intéressé à la violer à elle. Le fait que l’on puisse le trouver capable de violer d’autres enfants le scandalise autre mesure. Face à un raisonnement tellement incongru, elle se demandera à quoi bon l’avoir dénoncé. Si finalement les autres enfants semblent en sécurité malgré tout, cette procédure lui aurait simplement donnée plus des soucis que de justice. Car dénoncer représente souvent perdre sa famille, ses amis et son village. Elle réfléchira à cette sensation d’étrange gâchis, de futilité de toute cette souffrance. La victime est toujours perdante sur tous les fronts.

Pire, grâce à sa bonne conduite, son agresseur sort de prison après cinq ans d’emprisonnement. Il refait sa vie avec une nouvelle femme qui l’accepte malgré la gravité des faits, et avec laquelle il aura d’autres enfants. Cela fait froid dans le dos, mais la justice est comme cela : Une fois purgé sa peine, le coupable a les mêmes droits qu’un innocent. C’est le seul moment où il me semble que l’écrivaine perd ce point de vue presque clinique qui caractérise la narration pour rentrer plus dans le récit émotionnel : Le souhait de vengeance, le mépris pour la foi catholique de cette nouvelle femme qui semble faire l’impasse sur l’horrible.

Neige Sinno vit au Mexique, avec son compagnon et leur fille. On la comprendra sans doute (et même peut-être on la justifiera) lorsqu’elle imagine systématiquement tous les hommes, dont le sien, comme des potentiels violeurs d’enfants. Elle vit dans un perpétuel état de vigilance. Aussi, dans un chapitre qui m’a particulièrement impressionné, elle se visualise en train de commettre l’impensable, ce dont elle a été victime, avec sa propre fille, réalisant que la petite, forte de sa confiance totale en sa mère, ne saurait pas se refuser. Le roman fait une réflexion poussée et profonde sur le consentement chez des êtres pour lesquelles le ‘non’ n’est pas vraiment une option envisageable.

C’est un livre fort et marquant, sur lequel je pourrais parler des heures, autant par la façon de traiter de façon directe des sujets complexes et délicats, comme par le style lucide et impeccable de la narration. Magnifique réussite.

Prix Femina et Prix Goncourt des lycéens 2023.


Citations :

« Tout mon caractère, c’est lui qui l’a fait. »

 

« Comment est-ce que le mensonge peut s’installer au cœur d’une vie et devenir une sorte de vérité en n’empêchant pas la vie de continuer ? »

 

« Je suis comme ci et comme ça, et tous ces ci et ça dérivent directement de l’enfance que j’ai eue. »

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