(An artist of the floating world, 1986)
Traduction : Denis Authier. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Japon, après la deuxième guerre mondiale. Masugi Ono, jadis peintre et maître d’art reconnu, est maintenant à la retraite. Avec un fils décédé à la guerre, il lui reste ses deux filles : Noriko, la plus jeune, et Setsuko, mariée et avec des enfants, qui vient souvent leur rendre visite. Noriko a des bons espoirs de trouver un nouveau fiancé, après l’échec de l’année dernière, où les fiançailles et les négociations avec la future belle-famille avaient été arrêtés de façon brutale. La réputation du père semble poser problème.
Pour aider sa fille, Masugi essaie tan bien que mal de composer avec son passé, et de faire la paix avec des anciennes connaissances. Des souvenirs épars de l’époque où il était apprenti peintre font surface, lorsqu’il fréquentait le monde flottant, qui dans ce temps révolu était le quartier le plus animé de la ville.
Retraité oublié remémore amèrement le passé, lorsqu’il était quelqu’un :
Le prix Nobel anglais Kazuo Ishiguro naquit au Japon, mais il grandit en Angleterre. À différence de ses œuvres postérieures, ce deuxième roman, comme le tout premier (‘Lumière pale sur les collines’) se situe au Japon avec des personnages japonais. Tous les thèmes et caractéristiques du style Ishiguro sont déjà présents : Le rythme lent, le narrateur à la première personne qui ne dit pas tout, la subtilité et la finesse dans la description des personnages et atmosphères, la nostalgie, les regrets et l’expiation des fautes du passé. Au-dessus de tout, le sujet clé de cette œuvre est la triste réalisation de se voir oublié et insignifiant dans la vieillesse, quand on a été important et respecté dans sa jeunesse.
Habilement immiscé dans ce sujet vieillesse/jeunesse, on trouve le thème de la honte de la défaite japonaise après la deuxième guerre, qui était déjà central dans ‘Lumière pale sur les collines’ et se trouve à nouveau parmi les enjeux de ce deuxième récit, devenant métaphore de ce rapport conflictuel entre la vieillesse et le souvenir de la jeunesse. Le monde du Japon après la capitulation n’est plus le même monde où Masugi avait eu sa renommée, avec ses peintures fortement patriotiques qui se détachaient de l’art et l’esthétique sobre de l’époque. Dans le Japon nationaliste d’avant la guerre, Masugi Ono assura ainsi sa carrière et sa proximité aux institutions officielles, en trahissant ses vieux maîtres, proposant un art militant en connivence avec le gouvernement de l’époque. Mais maintenant l’heure n’est plus au patriotisme, considéré honteux, mais plutôt à l’oubli, et cet ancien proche de ce régime japonais qui avait mène le pays au bord du gouffre, n’a plus le prestige d’antan. De la même façon que pour notre narrateur, le vieux Japon ne compte plus, son moment de gloire étant passée.
Dans son récit se mélangent les personnes et les souvenirs, le narrateur digresse et s’y perd. Masugi met en garde le lecteur à plusieurs reprises : Il n’est pas absolument certain que les choses se soient produites comme il les raconte. Certains évènements seront évoqués presque avec les mêmes phrases mais avec des différences subtiles, presque comme dans le jeu ‘trouve le sept différences’ (Notamment lors qu’il décrit sa relation avec le futur beau-père de sa fille). Toutes ces fausses pistes qui parsèment le récit brouillent les souvenirs et empêchent le passé de faire surface complètement.
Dans cette œuvre, Ishiguro peaufine davantage la technique du narrateur pas fiable. Il en arrivera à la maîtrise totale trois années plus tard, lors qu’il éblouira le lecteur (et le jury du prestigieux prix Booker) en 1989 avec ‘Les vestiges du jour’, son grand chef d’œuvre. Dans ‘Un artiste du monde flottant’, toute cette narration qui circule dans le brouillard de la mémoire du narrateur est absolument maîtrisée mais on finit le roman avec une petite sensation de manque de contenu. Personnellement, j’aurais aimé plus de développement de l’intrigue (ou moins de pages), ce qui aurait sans doute évité certaines longueurs inutiles. C’est quand même brillant et plein de délicatesse.
Citation :
« Quand on est jeune, beaucoup de choses semblent ennuyeuses et sans vie. Mais en vieillissant, on s’aperçoit que ce sont les choses mêmes qui importent le plus. »








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