(The sense of an ending, 2011)
Traduction : Jean-Pierre Aoustin. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Tony Webster, soixantenaire, mène une vie rangée et paisible, cela a toujours été ainsi. À l’heure des souvenirs, il remémore ses amis du lycée, son mariage, sa fille, son divorce, toute une existence banale et placide dont il serait presque fier. Mais la lettre d’un cabinet de notaires avec la nouvelle d’un héritage inattendu va tout faire basculer. Dans sa réminiscence, Tony se penche sur ses dernières années au lycée et à l’université, où la figure de son premier amour se dessine : Veronica, une fille singulière avec laquelle il eut une brève relation marquée par leurs différents caractères et leur incapacité à s’entendre. Après leur rupture, son meilleur ami Adrien, un garçon lucide et intelligent, lui demande la permission pour sortir avec Veronica. Tony, vexé, leur envoie une lettre d’adieu, et coupe les ponts avec les deux.
Les tours et les trous de la mémoire :
Très difficile de parler sans spoiler, mais c’est essentiel de lire ce livre sans trop connaitre l’intrigue, pour bien comprendre la façon comme Barnes a voulu présenter (et compliquer) les choses au lecteur. Donc je vais rester succinct.
‘The sense of an ending’ (Je refuse absolument d’appeler ce roman ‘Une fille, qui danse’, car ce titre Français me semble absurde, ridicule, et en plus, nuit l’ironie et la structure du livre) est un roman subtil et singulier qui peut autant dérouter comme fasciner le lecteur. La finesse de son architecture est cachée sous mille calques de sous-entendus. Il n’y a pas beaucoup d’action, mais une tension psychologique très indéfinissable, qui déroute car on ne dispose pas de tous les éléments clés pour saisir l’histoire. Et c’est cela qui sera quitte ou double pour le lecteur. Tony, dans sa narration à la première personne, le dit lui-même dès le départ (voir citation plus bas) : Il n’est pas un narrateur fiable. Tous ses souvenirs ont quelque peu été idéalisés et certaines aspérités ont été effacés.
Donc, dans sa version des faits, c’est relativement facile d’avoir de l’empathie avec cet homme gris, et en vouloir à Veronica, et aussi à Sara, la mère de Veronica, par la façon comme ils l’ont manipulé, et aborder les mystères de cette histoire d’une façon conventionnelle. Mais, Barnes va laisser ouvertes toutes les lignes narratives et très vite on comprendra que si on analyse tout du point de vue de Tony, rien n’a pas trop de sens. Pourquoi Veronica s’acharne autant avec lui ? Pourquoi cet héritage ? Pourquoi Sara avait le journal d’Adrien ? Et pourquoi Tony semble avoir autant des remords ? Et ce quoi ce qu’il ne pige pas selon Veronica ? Le sens de la fin (le titre du livre) sera opaque et plein des faits apparemment incompréhensibles. Le roman nous laissera déçus, avec plus des questions que des réponses, et la sensation d’avoir été menés en bateau.
Mais, si on assume que la mémoire de Tony lui joue des tours (euphémisme pour ne pas dire qu’il se ment à lui-même), tout prend une autre tournure et on pourrait essayer de combler les ellipses narratives avec tout ce que Tony ne veut pas qu’on sache. Et c’est là ou des milliers de possibilités s’ouvrent à nous, et, si on a envie de réfléchir, on va décrypter chacune d’elles et jouer à voir si cela ‘colle’ avec les éléments présentés. Dans ce sens, le livre a quelques points en commun avec ‘Les vestiges du jour’ de Kazuo Ishiguro, où on devait aussi comprendre ce qui se passait, entre les lignes de ce que le narrateur voulait bien nous expliquer.
Je me range donc de côté des fascinés par le livre, même si je peux comprendre toutes les critiques qu’on peut lui faire. Je suis revenu sur plusieurs pages et j’ai relu certains passages clés, j’ai passé quelques heures à décortiquer le sens de cette fin de tous les points de vue, à l’appui des discussions et chats sur internet (celui sur Goodreads est assez intéressant). Sans doute je lui accorderai une deuxième lecture. L’art de l’écrivain s’expose en toute subtilité dans ce récit où on nous montre seulement ce que Tony veut qu’on voie, tout en nous suggérant un univers beaucoup plus sombre caché sous la surface.
Prix Booker 2011.
Citation :
« Combien de fois racontons-nous notre propre histoire ? Combien de fois ajustons-nous, embellissons-nous, coupons-nous en douce ici ou là ? Et plus on avance en âge, plus rares sont ceux qui peuvent contester notre version, nous rappeler que cette vie n’est pas notre vie, mais seulement l’histoire que nous avons racontée au sujet de notre vie. Racontée aux autres, mais – surtout – à nous-mêmes »








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